Pot-pourri mort-vivant au cinéma

Dans <i>Rage</i> (<i>Rabid</i>), de David Cronenberg, c’est une expérimentation génétique qui déclenche l’hécatombe.
Cinépix Film Properties Dans Rage (Rabid), de David Cronenberg, c’est une expérimentation génétique qui déclenche l’hécatombe.

Ils s’amènent sans éveiller la méfiance. Bras ballants, pâles, l’air hagard, émergeant d’un cimetière ou d’un boisé, ils s’avancent au loin sans qu’on y prête trop attention. Après s’être lentement mais inexorablement approchés, les voici tout près, mains et bouches ouvertes : ils ont faim, les morts-vivants. Ceux-là sont de la première école, car il en est d’autres venus ensuite qui foncent à toute allure sur leurs proies humaines. Au cinéma, la figure du zombie est souvent associée à un virus inconnu, mais pas seulement. Qui plus est, le mort-vivant est souvent une métaphore d’un enjeu plus complexe.

On peut remonter jusqu’au début des années 1930 et 1940 pour trouver des films de zombies (White Zombie, I Walk with a Zombie), mais le phénomène y était alors abordé sous l’angle du vaudou, de l’envoûtement, sans qu’il s’agisse à proprement parler de personnes revenues d’entre les morts.

À cet égard, La nuit des morts-vivants(Night of the Living Dead), de George A. Romero, sorti en 1968, est généralement considéré comme le précurseur. On y suit les mésaventures d’un groupe disparate assiégé par des morts-vivants dans une maison de campagne, avec à la clé un microcosme social fascinant. À la fin, le seul survivant, Ben, qui est aussi le seul noir, est abattu « par erreur » par la police débarquée en renfort. Romero nia toujours avoir voulu donner dans la critique sociale, mais replacé dans le contexte de la lutte pour les droits civiques, le symbole n’en est pas moins puissant.

Toutefois, avec Le crépuscule des morts-vivants (Dawn of the Dead), paru en 1978, le cinéaste a, à l’inverse, joué à fond la carte de la satire sociale. Cette fois, les survivants de l’apocalypse zombie sont retranchés dans les bureaux d’un centre commercial, dans les allées duquel des morts-vivants hébétés errent comme au temps où ils étaient d’avides consommateurs. À noter qu’avec les subséquents Le jour des morts (Day of the Dead) et La terre des morts (Land of the Dead), Romero opta pour des sous-textes antimilitaristes et de lutte des classes, respectivement.

Cher zombie

C’est rare, mais cela se produit : il se peut que le zombie ne soit pas obnubilé par l’idée de se repaître des chairs de ses êtres chers. Parfois, les morts-vivants reviennent parce que ce sont les vivants qui les retiennent. Deux très beaux films, assez méconnus hélas, proposent des récits de disparus qui reviennent pour mieux se déliter — littéralement — sous les yeux de leurs proches.

Dans Ni la mer ni le sable (Neither the Sand nor the Sea ; 1972), de Fred Burnely, une jeune Anglaise reçoit la visite de son amant après qu’il se fut noyé, tandis que dans Deathdream (1974), de Bob Clark, un couple d’Américains est stupéfait de voir reparaître leur fils soldat abattu au Vietnam.

Faute de faire leur deuil ou de lâcher prise, ceux qui restent risquent de se faire du mal, en quelque sorte.

Faste en matière de zombies, la décennie 1970 s’enrichit, outre les titres déjà cités, d’un opus de David Cronenberg. Si les causes des pandémies imaginées par Romero demeurent souvent vagues à dessein, dans Rage (Rabid), c’est une expérimentation génétique qui déclenche l’hécatombe. Après avoir fait des ravages dans la clinique isolée où elle a reçu une greffe de peau expérimentale, la patiente zéro, sorte de vampire nouveau genre, rentre en ville : à Montréal, en l’occurrence.

Tandis que les cas de personnes infectées se multiplient au rythme exponentiel des morsures, l’armée débarque en un funeste écho de la crise d’Octobre.

« Turbo-zombies » et poésie

C’est encore un virus, libéré de manière accidentelle, qui décime l’Angleterre et par extension le monde dans 28 jours plus tard (28 Days Later ; 2002), de Danny Boyle. Ce film est celui qui arracha les zombies à leur torpeur relative en les transformant en créatures marathoniennes. Comme dans le troisième tome de la saga de Romero, le militaire s’avère, pour le survivant, un ennemi aussi redoutable que le mort-vivant. Réalisée par Juan Carlos Fresnadillo, la suite 28 semaines plus tard (28 Weeks Later ; 2007) donne à voir encore davantage de « turbo-zombies ». À l’instar de tout un tas d’ersatz de tenues diverses inspirés par le succès du premier.

Retournant aux forêts et campagnes aux origines du mythe, les morts-vivants du magnifique Les affamés, de Robin Aubert (2017), ont eux aussi la morsure contagieuse. Quant à leurs déplacements, ils constituent un peu la synthèse de leurs prédécesseurs.

En cela qu’il leur arrive de rester immobiles, fixant des amas pêle-mêle d’objets et de biens érigés en nouvelles statues de culte.

Par contre, lorsqu’ils foncent en nuées féroces, leur cri inhumain s’élevant tel un appel à la meute, ils courent et courent sans craindre de perdre haleine. Les humains que l’on croise, de cette fillette à ces grands-mères en passant par ces jeunes hommes et femmes, s’unissent par-delà leurs passés récents qui ressemblent de plus en plus à de lointains souvenirs dans cet après-là.

Il y a dans ce film de la solidarité, de la poésie, et de la lumière lors du dénouement. Des essentiels, en somme. Qui dit mieux en ce moment ?

Davantage de suggestions

L’au-delà, de Lucio Fulci, 1981. Pour certaines images d’un onirisme saisissant, pour le gore
baroque (en duo avec La maison près du cimetière).

 

Shaun of the Dead, d’Edgar Wright, 2004. Pour l’humour anglais, les situations décalées, et l’amitié.

 

REC, de Jaume Balagueró et Paco Plaza, 2007. Pour l’ingéniosité de la prémisse en circuit fermé et l’usage, pour une rare fois avisé, de la « vidéo trouvée a posteriori » (found footage).

 

Zombieland, de Ruben Fleischer, 2009. Parce qu’il ne faut surtout pas oublier de rire, les frasques des survivants de cette apocalypse-là valent le détour.

 

World War Z, de Marc Forster, 2013. Brad Pitt parcourt le monde en quête d’un vaccin contre un virus « zombifiant », c’est assez divertissant.

 

Train to Busan, de Yeon Sang-ho, 2016. Cet énorme succès sud-coréen utilise le train et l’épidémie de zombies avec une efficacité redoutable.