«Plus haut que les flammes»: le courage de la grand-mère

Quelque part entre le cinéma-vérité et le film d’art,«Plus haut que les flammes» intercale entre des scènes du quotidien prises en Louisiane, au Nicaragua et en Ukraine des plans de nature, des photos d’enfants victimes de la Shoah, ainsi que des images des camps de concentration. 
Photo: Quelque part entre le cinéma-vérité et le film d’art,«Plus haut que les flammes» intercale entre des scènes du quotidien prises en Louisiane, au Nicaragua et en Ukraine des plans de nature, des photos d’enfants victimes de la Shoah, ainsi que des images des camps de concentration. 

« Car la vie reprend même sur des sols inhabitables. La vie est la vie. Et l’on apprend à placer Auschwitz ou Birkenau dans un vers comme un souffle insupportable. Il ne faut pas que le désespoir agrandisse les trous de ton cœur », écrit Louise Dupré dans Plus haut que les flammes (Éditions du Noroît, 2010), ce long « poème surgi de l’enfer » dans lequel l’écrivaine s’interroge sur la possibilité même de la joie au cœur d’un monde où on a un jour méthodiquement exterminé des enfants.

« J’ai lu ça d’une traite. J’ai été saisie par le texte et, tout à coup, je me suis dit :  Faut faire un film avec ça !  C’est devenu une obsession », raconte depuis chez elle, à Moncton, la cinéaste Monique LeBlanc (Le lien acadien, Les chemins de Marie), dont le nouveau long métrage devait être présenté en compétition pendant le Festival international du film sur l’art (il se trouve maintenant, pour les raisons que vous savez, sur la plateforme numérique de l’événement, accessible jusqu’au 29 mars).

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La poète Louise Dupré

Transposer à l’écran un recueil de poésie, très bien, mais comment ? Pareille proposition avait, après tout, peu, sinon pas, de précédents. Au terme de plusieurs années de réflexion et de relectures, c’est la figure vaillante de la grand-mère qui s’imposera à l’esprit de la réalisatrice. C’est à la suite de la naissance de son petit-fils Maxime que Louise Dupré était parvenue à dénouer la paralysie qui l’étreignait depuis sa visite des camps de concentration, et à écrire ce livre qui lui fera remporter le Prix du Gouverneur général.

La force et la beauté de ce long métrage, lui aussi intitulé Plus haut que les flammes, reposent ainsi en grande partie sur ces trois grands-mères ayant à charge la garde de leurs petits-enfants, que Monique LeBlanc filme en Louisiane, au Nicaragua et en Ukraine. Ce sont elles qui donnent corps — de façon plus poétique que figurative — aux mots d’une autrice consciente de ses privilèges d’Occidentale, bien que déchirée comme toutes les grands-mères du monde entre la foi et l’angoisse quant à l’avenir.

« Louise ne nous épargne rien, mais elle garde quand même le courage de rester vivante », observe la cinéaste, pour qui il était impératif que l’entièreté du recueil soit contenue dans son adaptation — la comédienne Violette Chauveau en propose une lecture pudique, sensible et précise, sans emphase. « Ça nous prend beaucoup de courage pour vivre tout en sachant ce qui se passe ailleurs sur la planète. On ne peut pas faire fi de ces réalités-là. Mais ce n’est pas toujours évident de garder les yeux grands ouverts. »

La vie après la catastrophe

C’est donc une aventure d’abord humaine qu’aura été le tournage de Plus haut que les flammes, pour lequel Monique LeBlanc s’est rendue dans un bidonville à proximité de León, au Nicaragua, où elle a capté d’attendrissantes images d’une grand-mère qui procède aux ablutions de ses petits-enfants. Puis nous nous transportons dans un village à la frontière polonaise de l’Ukraine, à la rencontre de Yaroslava Nikolaevna Sarabun, une babouchka aussi intransigeante que généreuse, qui intime à son petit-fils Denys de faire sa prière matinale (!), sans quoi il encourt le risque d’être dénoncé au curé. Elle sera assaillie par les larmes, dans une des scènes les plus bouleversantes de ce docu-poème, en feuilletant des photos de son fils et de sa bru, tous deux morts dans un accident d’auto.

« On est arrivés dans ce petit village et on devait habiter chez l’institutrice, mais Yaroslava a décidé qu’on habiterait chez elle, et quand elle décide quelque chose, tu obéis », se souvient Monique LeBlanc en riant. « Je n’avais jamais fait ça, habiter chez un sujet, mais ça a été une grâce. » Une grâce lui ayant permis de demeurer au plus près de la vieille dame et de cet enfant au regard à la fois sévère et angélique.

Quelque part entre le cinéma-vérité et le film d’art, Plus haut que les flammes intercale entre ces scènes du quotidien des plans de nature, des photos d’enfants victimes de la Shoah, ainsi que des images des camps de concentration. Un matin, quelques heures avant l’ouverture aux touristes des guérites de Birkenau, Monique LeBlanc tourne dans une baraque réservée aux femmes juives.

« Je me suis assise par terre, et j’ai touché le bois où ces femmes-là ont couché, en me disant à quel point ça devait être inconfortable, à quel point il devait faire froid. On imagine tout ça, pis vraiment, il y a de quoi pleurer. Ce que j’ai fait d’ailleurs. »

Que la vie parvienne toujours à reprendre ses droits, même sur des sols inhabitables, comme l’écrit Louise Dupré, la cinéaste y croit-elle avec autant de conviction que la poète ? « Ah ben oui ! On n’a qu’à regarder l’histoire de l’humanité. Je suis allée filmer à Tchernobyl : c’est une ville qui est en train de se faire envahir par les arbres. Tout revient, même après des catastrophes. »

Plus haut que les flammes

Documentaire de Monique LeBlanc, Canada, 2020, 104 minutes. Sur la plateforme en ligne du Festival international du film sur l’art jusqu’au 29 mars.