Tënk, du documentaire pour l’art et le savoir

Naomie Décarie-Daignault et Florence Lamothe sont les maîtres d’œuvre de la version québécoise lancée le 28 février.
Marie-France Coallier Le Devoir Naomie Décarie-Daignault et Florence Lamothe sont les maîtres d’œuvre de la version québécoise lancée le 28 février.

Après s’être déployée en France, en Belgique, en Suisse et au Luxembourg, voici que la plateforme de vidéo à la demande Tënk arrive au Québec dans une incarnation bien d’ici. Consacrée au documentaire d’auteur, Tënk réunit des films de toutes les époques et de provenances diverses sur les sujets les plus variés, avec des approches tout aussi multiples. Florence Lamothe et Naomie Décarie-Daigneault sont les maîtres d’œuvre de cette version québécoise lancée le 28 février dernier.

« Naomie et moi avons toutes les deux travaillé à Tënk, en France, à des moments différents. À son retour, elle m’a contactée pour qu’on lance le projet au Québec », relate Florence Lamothe, qui est responsable des acquisitions. S’ensuivirent deux années d’élaboration de plans d’affaires et de recherches de financement.

« Tënk France a été lancé en 2016. Ils avaient d’emblée le souhait que ça essaime un peu partout dans le monde, sans toutefois avoir les moyens de concrétiser ça eux-mêmes. En recevant notre proposition, ils nous ont cédé le droit d’utiliser la plateforme en nous donnant les coudées franches — on a repris toute la structure, l’image de marque, etc., mais on a développé une coopérative de solidarité indépendante au Québec », précise la directrice artistique, Naomie Décarie-Daigneault.

Bref, ce Tënk-ci est distinct, mais agit en collaboration avec le Tënk originel.

« Tënk répond à un enjeu de manque de diffusion du documentaire un peu partout dans le monde : plusieurs de ces films ne sont vus qu’en festivals, hormis ceux qui connaissent un succès suffisant pour bénéficier d’une courte sortie en salle par la suite », souligne Florence Lamothe.

De renchérir sa complice : « Au vu de ce parcours, ça donne une vie injustement éphémère à ces documentaires, alors qu’il s’agit souvent d’œuvres fouillées sur des années qui n’ont bien souvent rien perdu de leur pertinence, ou qu’il fait bon revisiter en les replaçant dans leur contexte historique. »

Par exemple, en ce moment sur la plateforme, on trouve des films de 1957 (comme Printemps, un court inédit de René Bail) ou de cette année, ou d’il y a cinq ans, etc.

« On a une diversité de formats, du court au long. On a La Commune, de Peter Watkins, qui dure trois heures et demie… On veut célébrer les documentaires, montrer qu’ils ne sont pas à jeter, être dans une logique du long terme », renchérit Naomie Décarie-Daigneault.

Qualité avant quantité

L’initiative se veut un peu l’antithèse d’une majorité de plateformes misant sur la quantité et dont les titres, certes nombreux mais pêle-mêle, ne sont pas nécessairement faciles d’accès puisque perdus dans la masse. La programmation de Tënk est renouvelée constamment, mais mise sur une quarantaine de documentaires à la fois. L’offre se bonifie cependant de cinq nouveaux titres chaque semaine.

La sélection a été élaborée par quinze professionnels du milieu (la réalisatrice Jennifer Alleyn, Frédérick Pelletier et Pascale Ferland sont du nombre). « L’idée est d’avoir moins d’œuvres, mais que celles-ci soient très bien accompagnées afin que les gens les découvrent, à l’inverse de ce big data où on en vient à ne plus savoir quoi regarder », note Florence Lamothe.

« Nous croyons à la parité : notre équipe est paritaire, et il y a énormément de documentaires réalisés par des femmes », ajoute Naomie Décarie-Daigneault.

Il faut en outre savoir que les équipes de programmation seront renouvelées chaque année, de manière à diversifier encore davantage les sélections. Hormis les cinéastes et les programmateurs issus de divers festivals, les cofondatrices désirent éventuellement solliciter des monteurs, des directeurs photo…

« Ça multiplie les champs d’intérêt, les sensibilités. Nous avons des plages thématiques, comme “Histoire et mémoire”, “Expérimentations”, “Portraits”, “Grands entretiens”, “Territoires communs”, “Sciences”, et d’autres encore, qui seront comme ça réinventées au fil du temps selon l’équipe de programmation du moment, puisqu’il y a tellement de signatures cinématographiques, de formes… », explique Florence Lamothe.

Un rayonnement bénéfique

Il va sans dire que ce nouveau « Tënk PQ » entend faire une place de choix au cinéma québécois, comme en témoigne la plage « Vues d’ici ». « Et ce qu’il y a de bien avec notre partenariat avec Tënk France, c’est que les œuvres d’ici trouveront forcément davantage d’écho là-bas : on est indépendants, mais on a des contacts pratiquement quotidiens », souligne Naomie Décarie-Daigneault.

Au sein de la sélection actuelle, on ne retrouve que du beau et du bon : Miron : un homme revenu d’en dehors du monde, de Simon Beaulieu, ou l’odyssée du peuple québécois telle qu’évoquée dans la poésie de Gaston Miron ; Un jour, Pina a demandé, de Chantal Akerman, ou cinq semaines au plus près de la chorégraphe Pina Baush ; Être et avoir, de Nicolas Philibert, ou la vision du monde des enfants d’un village d’Auvergne doté d’une unique classe ; Sur la lune de nickel, de François Jacob, ou le « portrait intime » de la ville close de Norilsk, en Russie… Pour n’en nommer qu’une poignée.

« On a aussi une plage “Carte blanche” qu’on offre à une association différente tous les trois mois — cette période-ci est allouée à Réalisatrices équitables, et la prochaine le sera au Wapikoni mobile. Le but de ces cartes blanches est de permettre à des groupes qui agissent dans leur communauté de parler de leur mission. Ça nous apparaissait fondamental », conclut Florence Lamothe.

Des propos, pour le compte, en phase avec la philosophie de Tënk : « Parce que changer le monde est une tâche bien démesurée, le documentaire d’auteur se donne celle, plus modeste, de changer notre regard sur le monde. »

À noter que Tënk offre le premier mois à 1 $ en guise de forfait découverte. Il en coûte ensuite 10 $ par mois pour s’abonner.