«We Are Not Princesses»: quand l’espoir se conjugue au féminin

Le documentaire «We Are Not Princesses», de Bridgette Auger et d’Itab Azzam, présente cinq réfugiées syriennes vivant dans un camp à Beirut.
Photo: FIFA Le documentaire «We Are Not Princesses», de Bridgette Auger et d’Itab Azzam, présente cinq réfugiées syriennes vivant dans un camp à Beirut.

Nécessité est mère d’invention, dit-on. Or, la culture est, à sa manière, nécessaire. Aussi, dans la foulée de l’annulation en série d’événements culturels, certains se réinventent. Ainsi le Festival international du film sur l’art se transporte-t-il en ligne, comme d’autres d’ailleurs.

Parmi les incontournables : We Are Not Princesses, qui devait lancer les festivités. On y suit cinq femmes, cinq réfugiées syriennes vivant dans un camp à Beirut. En dépit d’une existence pour le moins précaire, il n’est pas rare de les voir rire dans le très beau documentaire de Bridgette Auger et d’Itab Azzam. C’est l’art qui les a réunies. Tandis qu’elles répètent la pièce Antigone, on découvre leur quotidien, leurs parcours. Un tour de force que d’être parvenu à un tel niveau de confiance entre ces courageuses survivantes et la caméra.

« Il y a quelques années, j’ai mis sur pied un projet similaire en Jordanie avec un groupe de réfugiées syriennes : nous avons monté la pièce Les Troyennes », explique Itab Azzam, qui est elle-même d’origine syrienne et désormais basée à Londres, où on l’a jointe.

 

Ce premier projet prit une forme scénique, puis engendra un documentaire produit par Itab Azzam et réalisé par Yasmin Fedda : Queens of Syria.

« Le résultat a été si puissant, et surtout si bénéfique pour ces femmes, que j’ai voulu répéter l’expérience. La pièce Antigone m’apparaissait [un choix] naturel, entre autres parce qu’il s’agit d’une héroïne et non d’une victime. »

Pour documenter ce qui deviendrait We Are Not Princesses, Itab Azzam s’assura le concourt de son amie américaine Bridgette Auger, rencontrée une dizaine d’années auparavant lorsqu’elles travaillaient toutes deux pour une agence de réfugiés des Nations unies à Damas.

« Vous savez, nous n’avons pas choisi les participantes : ce sont elles qui nous ont choisies. Avec Bridgette, lorsque nous nous sommes présentées dans ce camp de réfugiés à Beirut, les femmes ont d’abord trouvé notre proposition étrange. Puis, je leur ai parlé de mon projet précédent en Jordanie, et plusieurs ont accepté de venir à la première activité le lendemain. Et elles ont adoré, et elles sont revenues tous les jours suivants. »

Celles sur qui l’on s’attarde plus particulièrement dans le documentaire se prénomment Fedwa, Heba, Israa, Mona, Zayna et Wafa’a. Fait à signaler : toutes les participantes n’apparaissent pas à l’image. En effet, deux d’entre elles sont représentées en animation. La raison étant que leurs familles ne voulaient pas qu’elles soient filmées. Leur voix n’en résonne que davantage.

« L’animation s’est un peu imposée, même si c’est une technique dispendieuse. Ça nous semblait fondamental de préserver leurs témoignages coûte que coûte. »

Un moment saisissant

Puis, graduellement, la caméra en est venue à sortir du cadre de l’atelier pour suivre les participantes chez elles, dans ce nouveau quotidien qu’elles se sont vaillamment forgé après maintes épreuves, dont elles s’ouvriront chacune à son tour.

On a des frissons en entendant l’une d’elles confier, après la première lecture, son choc de constater « à quel point Antigone est forte ».

Itab Azzam opine : « Vous savez, certaines de ces femmes ne sont jamais allées à l’école. Plusieurs viennent d’un milieu extrêmement conservateur : oui, leur découverte d’Antigone a constitué un moment saisissant lors du tournage, mais je dois dire que l’aventure au complet s’est avérée “un moment saisissant”, en continu. Bridgette et moi avons été témoins de prises de conscience en direct… »

On songe à Israa et à Mona qui évoquent qu’à leur retour à Damas, elles se sentiront plus fortes, la première précisant qu’elle ne se laissera plus imposer la volonté de son frère, car ses expériences des dernières années l’ont transformée.

« L’une de nos premières décisions, en amont, a été de rémunérer les participantes : pour nous, ça allait de soi. Et pour nombre d’entre elles, c’était une première. On les payait chaque jour, en plus de leur offrir un service de garde pour leurs enfants : sans cela, la plupart auraient été contraintes de renoncer à participer. »

Parmi les séquences phares ressort tout particulièrement celle où les comédiennes néophytes discutent entre elles de la pièce, de la lecture qu’elles en font et des parallèles qu’elles dressent avec le présent tel qu’elles le connaissent. À propos des deux frères d’Antigone : « L’un veut tout le pouvoir pour lui seul, ce qui oblige l’autre à le combattre : ils ont tous les deux raison et tous les deux tort. C’est comme en Syrie. On ne devrait jamais en arriver au point où on tue son frère », résume l’une.

« Ces femmes ont vécu l’enfer ; leur perspective, leur vision du monde, n’est plus la même, rappelle Itab Azzam. C’est difficile d’exprimer l’ampleur de ce que j’ai vécu auprès de ces femmes. Mais de découvrir leurs parcours, de les voir et de les entendre s’exprimer sur l’avenir qu’elles entrevoient pour elles-mêmes, ça m’emplit d’espoir [envers l’avenir] de la Syrie, malgré le contexte actuel là-bas, et dans le monde. Je ressentais cela pendant la production, et je le ressens encore plus à présent. »

Un vaste éventail de films sélectionnés au FIFA, dont We Are Not Princesses, est offert par l’entremise de Vimeo à la demande, au coût de 30 $ pour l’ensemble des films, et ce, pour toute la durée de la mise en ligne.