«La mer entre nous»: une guerre dans leur jardin intérieur

Wafaa Khayrallah, gardienne de sécurité, est liée au parti des Phalanges chrétiennes.
Photo: Diffusion Multi-monde Wafaa Khayrallah, gardienne de sécurité, est liée au parti des Phalanges chrétiennes.

On dit souvent des guerres qu’elles sont interminables, peu importe leur durée. Le lot de destructions et de misères qu’elles entraînent dans leur sillage fait en sorte que les blessures restent profondes, longtemps après la trêve.

C’est un peu cette démonstration que fait la documentariste Marlene Edoyan (Figure d’Armen) dans La mer entre nous, un exposé plus émouvant que pédagogique sur les lendemains, lointains en apparence, de la guerre civile au Liban. Elle s’est terminée officiellement en 1990, mettant fin à des années de combats entre chrétiens et musulmans, des affrontements spectaculaires ayant débuté en 1975, embrasant la région, et sous le regard ahuri du monde entier.

Peu importe que les Libanais fussent aux premières loges à cette époque, ou pas encore nés, ils portent tous en eux des traumatismes, parfois légués par leurs parents. Marlene Edoyan établit d’ailleurs ce constat en suivant deux femmes qui, on l’espère, finiront un jour par se croiser. Pour le moment, tout les sépare, sauf une fougue déployée avec une égale intensité, autant pour Hayat Fakhereldine, travailleuse sociale de confession musulmane, et Wafaa Khayrallah, gardienne de sécurité, mais surtout liée, voire soudée, au parti des Phalanges chrétiennes. Et pendant la guerre, Wafaa fut très près de leur milice, d’où sa maîtrise parfaite des armes à feu.

Elle voudrait d’ailleurs partager son savoir avec son fils, séquences à la fois tristes et cocasses, où le garçon ne cherche même pas à dissimuler son ennui devant l’obsession de sa mère à se défendre. Ces moments « familiaux » révèlent, mieux que tous les discours, le clivage qui s’installe toujours entre ceux qui ont connu la guerre, et ceux à qui on l’a peu, trop, ou mal raconté. Hayat aussi porte les stigmates de ce conflit sanglant dans sa propre chair, car une partie de sa fratrie fut décimée pendant ces années sombres, pleurant même un neveu récemment tué en Syrie alors qu’il portait les armes.

Même s’il en est peu question, et que la caméra de Marlene Edoyan reste le plus souvent accrochée à ses deux flamboyantes protagonistes, l’agitation internationale n’est jamais loin dans La mer entre nous. Car chacun sait à quel point ce petit pays d’un peu plus de 6 millions d’habitants n’a rien d’une île, subissant les influences et les tensions des pays voisins, comme justement la Syrie ou encore Israël, jamais perméable aux crises qui secouent la région. Et de simples conversations, en apparence anodines, avec les voisins de Hayat et de Wafaa révèlent l’ampleur des inquiétudes, et une certaine dose de fatalité, comme devant ces réfugiés syriens installés au Liban dont le sort n’inspire à un barbier que l’envie de partir…

Hayat et Wafaa, elles, n’ont l’intention d’aller nulle part, enracinées sur cette terre, ce qui ne les empêche pas d’exposer, et d’exprimer, des contradictions qui les rendent parfois difficiles à suivre (et toute la complexité du système politique libanais va le demeurer pour ceux qui n’en saisissent que les grandes lignes). C’est ainsi que la bonté et le dévouement de Hayat, reconnue par tous comme une force vive de son quartier, s’attire les foudres de son entourage ens’abstenant de voter aux élections de 2018 : sa dévotion et son cynisme semblent ici incompatibles.

Quant à Wafaa, qui pourrait à elle seule faire l’objet d’une fiction tant elle est flamboyante, excessive et opiniâtre, son intensité ne sert pas toujours sa cause, et la cinéaste semble elle-même aspirée par le flot de paroles et d’émotions qu’elle charrie sans cesse sur son passage. Parlez-en à son aide-domestique, qui travaille chez elle aux limites de la légalité.

Dans La mer entre nous, Marlene Edoyan fait preuve de compassion, et de respect, devant ces femmes qui luttent, chacune à sa façon et avec son bagage de souffrances, pour que s’agitent dans le pays du cèdre des rameaux d’olivier. On comprend aussi qu’il s’agit là d’une mission (quasi) impossible.

La mer entre nous

★★★ 1/2

Documentaire de Marlene Edoyan. Canada, 2019, 102 minutes.