Mort de Tonie Marshall, cinéaste césarisée

La cinéaste, scénariste et actrice franco-américaine Tonie Marshall en avril 2016
Photo: Valery Hache Agence France-Presse La cinéaste, scénariste et actrice franco-américaine Tonie Marshall en avril 2016

Elle était d’une simplicité désarmante, la cinéaste, scénariste et actrice franco-américaine Tonie Marshall, remplie d’humour aussi. Trop consciente des aléas du vent qui portent certains films au pinacle, d’autres vers la fosse à oubli, pour pavoiser. Cette grande voix féministe de la première heure, doyenne du collectif 50/50 en faveur d’une égalité dans l’industrie, résolument non victimaire, prônait avant tout l’action.

Morte ce jeudi des suites d’un cancer à 68 ans, le public l’aura acclamée surtout pour son si sensible Vénus Beauté(Institut), campé dans un salon d’esthétique, avec Audrey Tautou, Mathilde Seigner et Nathalie Baye. Ce chassé-croisé féminin, que nul ne voulait financer au départ — « Mais qui ira voir ça ? demandaient-ils tous » —, lui valut en 2000 le titre d’unique femme primée aux César pour sa réalisation. Il récoltait aussi le trophée du meilleur film, du meilleur scénario et du meilleur espoir pour Audrey Tautou, tremplin vers tous les sommets. « Ces choses n’arrivent qu’une fois », expliquait Tonie Marshall à l’époque au Devoir d’un ton convaincu, en précisant qu’il n’existe pas de recettes du film à succès, mais un besoin d’oeuvres originales et honnêtes qui touchent le public au coeur.

Son dernier long métrage sorti en 2017, Numéro Une, parcours de la combattante dans les sphères masculines de pouvoir (avec Emmanuelle Devos et la Québécoise Suzanne Clément en militante féministe) l’aura familiarisée de plein fouet avec la misogynie larvée qui sévit partout. Depuis, elle s’impliquait publiquement contre la violence faite aux femmes, créant en 2018 la cérémonie du Ruban blanc aux César pour appuyer leur cause, soutenant Adèle Haenel dans sa dénonciation pour harcèlement du cinéaste Christophe Rubbia.

Armée de ces convictions comme d’un regard acerbe et tendre posé sur les contradictions de sa société, elle aura été avec son aînée Danièle Thompson (qui l’avait mise en scène au théâtre en 2001 dans La vie, la mort, les fringues, de Nora et Delia Ephron) une des rares réalisatrices françaises de cette génération à s’imposer vraiment au cinéma.

La mort, Tonie Marshall l’avait côtoyée dernièrement, meilleure amie de l’actrice Anémone, disparue en 2019, sa partenaire du duo de scène Bye Bye Baby en 1978, jamais lâchée, la laissant inconsolable. Quant à la notoriété, la cinéaste en aura goûté très tôt les saveurs douces-amères. Fille de l’actrice française Micheline Presle (interprète légendaire de Paradis perdu, du Diable au corps, de Boule de suif) et du cinéaste américain William Marshall, cette enfant de la balle avait poussé à l’ombre d’une mère belle, célèbre, autocentrée et absente. Ajoutez à son pedigree élargi Michèle Morgan comme première épouse du père, côtoyée grâce à son demi-frère Mike Marshall, plus tard acteur également. Grande cinéphile, la fenêtre de sa chambre d’enfant ouvrait sur la cabine de projectionniste du célèbre cinéma parisien d’art et essai Le studio des Ursulines. De quoi lui donner la piqûre au berceau. Cette passion du septième art attisée par sa mère (toujours vivante à 97 ans et qui enterre sa fille) fit le reste. On n’échappait pas à l’appel du cinéma dans la famille.

Ses premiers pas comme actrice en 1972 dans la comédie L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune, de Jacques Demy, aux côtés de Catherine Deneuve, de Marcello Mastroianni et de Micheline Presle, ne l’éloignait pas du sillage de sa mère. Son personnage de professeur persécuté dans Les sous-doués de Claude Zidi, la relégua à d’autres seconds rôles pour la suite des choses, à la télé comme au cinéma. Tel n’était pas son rêve ni son plus grand talent.


Derrière la caméra
 

Ce n’est qu’en 1990 que Tonie Marshall sera passée à la réalisation avec Pentimento, sur fond de cimetière et de relations familiales faussées, lançant vraiment la carrière d’Antoine de Caunes. Son registre s’est longtemps porté sur la comédie de moeurs, humoristico-dramatique. Dans Pas très catholique (1994) et Enfants de salauds (1996), Anémone, sa vieille complice, campait des personnages féminins caustiques et savoureux. Tonie Marshall ne désirait pas créer des portraits de femmes à tout prix, mais les prestations d’actrice lui tendaient un miroir familier. Elle aimait fédérer, rassembler. Sa générosité était saluée par tous.

Parmi ses oeuvres, Au plus près du paradis, en 2002, dans lequel Catherine Deneuve donnait la réplique à William Hurt à travers une histoire de rendez-vous manqué à New York. Aussi France Boutique, l’année suivante, comédie acerbe sur une boîte de télé-achat avec Karin Viard, François Cluzet, Nathalie Baye, sans oublier sa mère Micheline Presle, qu’elle aimait diriger.

Mais c’est vraiment Vénus Beauté(Institut) dans son salon de quartier, fable sur le bonheur, la quête d’amour, les espoirs et les désenchantements au féminin, qui hante les mémoires, tant Tonie Marshall avait su y traduire les spleens, les beautés et les pièges de nos modernités. Son regard éclairait les dessous du quotidien trompeur de figures romantiques inconsolées ou pas, prouvant la nécessité d’ouvrir grand les portes aux scénaristes féminines et aux réalisatrices, dont la torche éclaire des univers de niche peuplés de femmes qui autrement resteraient celés.