Tu te souviendras de ce film

Karelle Tremblay est la partenaire de jeu de Rémy Girard dans le film «Tu te souviendras de moi».
Photo: Valérian Mazataud Karelle Tremblay est la partenaire de jeu de Rémy Girard dans le film «Tu te souviendras de moi».

Une jeune fille rebelle cherche une direction à sa vie. Un prof d’histoire âgé commence à perdre les souvenirs de la sienne. Il croit que YouTube et Facebook ont tué l’humanité ; elle estime qu’il exagère. En apprenant à se connaître, à échanger, ces deux personnages de générations différentes apprendront également l’un de l’autre. Il puisera dans son énergie ; elle découvrira qu’elle peut faire preuve d’empathie. Il fera surtout, grâce à elle, la paix avec un événement atroce qu’il essayait fort d’oublier. Elle trouvera, en l’aidant, une réelle raison d’exister.

Difficile de ne pas pleurer en voyant se dérouler le récit si sensible et intelligent de Tu te souviendras de moi. « As-tu souri un peu, quand même ? » s’enquiert Éric Tessier. Bien sûr. Car en adaptant la pièce originale de François Archambault, immense succès de La Manufacture créé en 2014, le cinéaste a fait preuve de douceur, de finesse. Et d’humour aussi.

Il faut dire que le dramaturge, qui a si bien su traiter de la maladie d’Alzheimer, s’occupe toujours des dialogues. « Il n’était pas question pour moi d’y retoucher », affirme Éric Tessier.

Comment a-t-il procédé, alors, pour transposer à l’écran un texte aussi riche ? « Au théâtre, il y a beaucoup d’évocations. Au cinéma, il y a un désir d’incarnation. »

Celui qui avait adapté Sur le seuil de Patrick Sénécal en 2003 a donc joué sur les flash-back. Sur les contrastes. Sur les petits clins d’œil. Par exemple, le vieil homme lit la bédé Jane, le renard et moi d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt. La jeune fille, elle, a le nez plongé dans S’enfuir de Guy Delisle. Un roman graphique qu’Éric Tessier transposera sous peu à l’écran également — et qui représente bien cette idée de se sentir coincé. Coincé dans le flou de la maladie, des noms que l’on oublie, de souvenirs qui s’effacent, de situations qui nous échappent. « T’es qui toi, déjà ? »

Au théâtre, il y a beaucoup d’évocations. Au cinéma, il y a un désir d’incarnation.

 

Dur et lumineux

Pour entrecouper l’action, Éric Tessier a choisi de placer des « natures mortes » qui évoquent la mémoire de ce qui a un jour été. Des fauteuils vacants dans lesquels des gens étaient assis il y a quelques minutes encore. Une table de restaurant recouverte de vaisselle salie par des convives qui ont quitté les lieux. Un lit aux draps défaits. Comme des respirations.

C’est la veille du tournage que le réalisateur a eu l’idée de ces moments de pause entre les séquences plus bavardes. « Vous souvenez-vous de ce magnifique film de [Richard] Linklater ? Avec Julie Delpy et Ethan Hawke ? » Before Sunrise ? « C’est ça. Ils se rencontraient, ils étaient dans le train, puis dans un café, ta-ta-ta, et le film finissait avec des tableaux de tous les endroits où ils étaient passés. Mais vides. Je trouvais ça tellement fort. »

Ici aussi, ces pièces désertées ajoutent du poids à l’image. Tout comme le montage, signé Jean-François Bergeron, qui privilégie ces moments de réflexion, cette rythmique poignante. « C’est un film dur… laisse tomber Rémy Girard. Lumineux en un sens. Mais je ne sais pas si ça donne de l’espoir. C’est une maladie terrible. »

L’acteur vétéran reprend ici le rôle immense tenu au théâtre par Guy Nadon. Le comédien, qui n’a pas pu participer au film pour cause de conflit d’horaire, reçoit par ailleurs un « immense merci » sitôt la dernière scène terminée. Rémy Girard se sent privilégié d’avoir pu participer à ce long métrage qui l’a visiblement touché. Par sa façon d’insister sur l’importance de la transmission, de la curiosité. On pense à cette réplique qu’il a pris tant de plaisir à lancer : « Apprendre, ce n’est pas la job des profs. C’est la job des étudiants ! » À sa mention, l’acteur s’illumine. « Ça, j’adore ça ! C’est magnifique. » Il y a aussi ce passage où son personnage d’enseignant, qu’Éric Tessier a doté d’une passion pour la botanique, ramasse des feuilles d’automne en compagnie de sa jeune complice. Il lui demande ce qu’elle connaît de l’histoire du Québec.

— Tu sais c’est qui, René Lévesque, au moins ?

— Vaguement. Je sais qu’il a été premier ministre. Qu’il fumait beaucoup. Qu’il fumait tout le temps, en fait. 

Le prof n’en revient pas. « Il la prend pour une ignâââââre, s’amuse Rémy Girard. Il trouve ça “don’ben effrayant !” C’est tout ce que tu connais ? J’adore ce genre de scène. »

Cette séquence donne lieu à une recréation de la soirée référendaire de 1980, et du discours de René Lévesque. Mes chers amis, si je vous ai bien compris… « Il ne nous restait presque plus d’argent, mais je trouvais ça super important, dit Éric Tessier. D’avoir ce tumulte, ce bruit. C’est un moment extrêmement marquant de notre imaginaire. Et c’est la vraie voix de Lévesque que l’on entend. » Quelque chose pourtant semble différent, non ? « En fait, on voit la scène du référendum d’un autre angle que celui duquel on est habitués. J’ai tout reviré de bord pour créer un peu de déstabilisation. »

Prendre le temps

Déstabilisé comme l’est le personnage du prof lorsqu’il confie à sa jeune complice qu’il ne ressent plus, aujourd’hui, « le besoin » de voir le Oui l’emporter. « Il a démissionné de l’idée, remarque Rémy Girard. C’est un peu typique de ma génération. Et ce n’est pas à notre honneur. Nous avons cru que c’était possible. Deux fois. Politiquement, nous avons lâché le bateau un peu. Nous sommes devenus plutôt je-m’en-foutistes. »

Donc, lors du tournage de cette scène, la charge émotive était très forte ? « Oui oui oui, confirme l’acteur. J’ai encore un regret profond de ce qui s’est passé. Que ça ne se soit pas passé, je veux dire. » Que les jeunes revoient ces scènes lui semble important. « Parce qu’ils sont probablement plus politisés qu’on le pense. »

Sa partenaire de jeu à l’écran, Karelle Tremblay, ajoute à son tour que le film produit par Christian Larouche a bien saisi sa génération à elle. « Ma mamie va le voir. C’est sûr. Mais j’aimerais que les jeunes le voient aussi. Parce qu’on y dit que c’est important de prendre le temps. De ne rien tenir pour acquis. Nos grands-parents, par exemple. On les voit une fois par année à Noël, on croit qu’ils seront toujours là. Mais ce n’est pas vrai. À un moment, ces gens, ils partent. »

Des tonnes de publications Instagram le répètent pourtant sans en prendre la mesure. « Carpe Diem. » Cueille le jour. Ou, comme l’appelle la fille du prof, incarnée par Julie LeBreton : « l’ostie de moment présent à marde ». « On répète ça comme un mantra, remarque la comédienne. Mais “l’ostie de moment présent”, des fois, il nous aveugle, il nous pousse à occulter le passé. À oublier de s’inscrire dans quelque chose de plus grand que nous. »

Celle qui reprend ici le rôle tenu par Marie-Hélène Thibault sur les planches louange l’écriture de François Archambault, « qui permet des nuances, qui n’a rien de manichéen, qui est dans les demi-teintes ». « C’est simple, c’est souple, confie Julie LeBreton. Toute cette idée de mémoire individuelle et collective, c’est le genre de concept qui peut facilement être forcé dans la gorge. Là, ce n’est vraiment pas le cas. Là, c’est vraiment un beau film. »

La sortie du film, prévue le 20 mars, a été reportée à une date indéterminée.