Marie-Sophie Chambon et la splendeur des estropiées de la vie

Trouver l’interprète principale n’a pas été chose facile. Un an de recherche. Et l’équipe a dû faire un casting sauvage pour trouver Loïs (Laure Duchêne, à droite sur la photo).
Koro Films Trouver l’interprète principale n’a pas été chose facile. Un an de recherche. Et l’équipe a dû faire un casting sauvage pour trouver Loïs (Laure Duchêne, à droite sur la photo).

Les femmes sont définies en tant qu’objets, déclare Marie-Sophie Chambon, comme si leur corps appartenait à la société. C’est par le prisme du regard masculin que leur représentation se joue. » Cet œil de jugement qui pèse et de dénigrement, elle a voulu le crever en passant de l’autre côté du miroir, vers la réalité intérieure de ses figures féminines.

Dans son premier long métrage 100 kilos d’étoiles (en salle vendredi prochain), Loïs (Laure Duchêne) est obèse congénitale, passionnée par les sciences et caresse à 16 ans le rêve de devenir astronaute. Ce road movie, mêlant l’humour à la gravité, qui entraîne la jeune héroïne sur les routes avec d’autres filles hors normes, mentalement ou physiquement handicapées, fera découvrir à toutes le chemin de la liberté.

La grossophobie, la cinéaste française connaît. « J’ai grandi avec une sœur qu’on a forcée à être au régime, révèle Marie-Sophie Chambon. Elle avait engraissé à cause de ça. Moi, je n’ai aucune envie de dire : “Les gros, allez maigrir !” mais plutôt : “Trouvez votre bonheur dans la vie”. C’est sur le droit à la différence que se joue le combat de l’apparence, du côté féminin surtout. »

À ses yeux, les femmes en surpoids constituent des figures politiques de révolte. « J’avais besoin de raconter l’histoire d’une fille qui pèse cent kilos, affirme la dame, car c’est cent kilos de pièges. Loïs refuse d’être lourde et choisit un des rares métiers auquel il lui est très difficile d’accéder, car elle doit être svelte pour aller dans l’espace. Mon père aimait la science. Ça a nourri son personnage. »

La cinéaste avait déjà donné le ton en 2013 avec son court métrage Princesse sur une enfant replète tentant désespérément d’enfiler une robe de conte de fées.

Les rôles d’enrobées

Rencontrée à Paris, Marie-Sophie Chambon n’avait pas vu le film québécois Jeune Juliette, d’Anne Émond, mais en avait entendu parler comme d’une œuvre faisant écho à la sienne. « Mais j’aimais beaucoup Muriel de l’Australien Paul John Hogan avec Toni Collette, qui mettait en scène une jeune fille ronde avec des dents biscornues qui rencontrait un homme très beau. En France, on a Josiane Balasko et sa fille, Marilou Berry, pour les rôles d’enrobées, sinon… »

Elle désirait par ailleurs réaliser un film sur la sororité. « Je voulais montrer des femmes solidaires, dit-elle. Chacune des héroïnes souffre de sa différence, dans son corps, dans sa tête, et elles s’unissent. » L’une est en fauteuil roulant, l’autre est anorexique, une troisième souffre d’obsessions et de blocages sévères. « Ces femmes-là, je les ai croisées dans la vie. Leur différence me parle. »

Je voulais montrer des femmes solidaires. Chacune des héroïnes souffre de sa différence, dans son corps, dans sa tête, et elles s’unissent.

Trouver l’interprète principale n’a pas été chose facile. Un an de recherche. « Il fallait trouver une jeune fille qui avait envie de s’exposer. Nous sommes allés la chercher en casting sauvage. Plus tard, la sortie a été difficile, faute de stars. Et qui avait envie de voir une fille grosse à l’écran ? Les distributeurs ont trop ciblé le public adolescent, alors que 100 kilos d’étoiles s’adresse à tous. Des gérants de salles m’ont dit : “Il faut qu’on fasse de la désinformation pour cette clientèle cible”. Les blockbustersaméricains nous faisaient de l’ombre aussi. Mon film est sorti en même temps que Le roi lion, sur lequel se ruait le public ado. C’était frustrant. »

Marie-Sophie Chambon en est consciente : les problématiques féminines touchent moins de spectateurs, et les femmes tournent moins que les hommes, ce qui réduit l’impact de leurs propositions. « En France, les réalisatrices reçoivent de l’aide pour leur premier long métrage. Mais au deuxième et au troisième, elles en arrachent. Combien de cinéastes féminines poursuivent longtemps sur ce chemin ? »

Et comment résoudre la quadrature du cercle ? « Depuis l’avènement du mouvement #MoiAussi, les gens se posent davantage la question du regard qu’ils posent sur les femmes. Reste que la route est longue et les réalisatrices toujours en quête d’une légitimité. Mais on m’appelait le char d’assaut quand j’étais jeune… »

Cet entretien a été effectué à Paris à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance . À noter que la sortie du film, prévue le 20 mars, a été reportée à une date indéterminée.