«Jusqu'au déclin»: le monstre intérieur

<i>Jusqu’au déclin </i>ne recourt pas au fantastique, mais au réalisme. Probant, le résultat est d’autant plus terrifiant : de surprises en retournements, on y croit.
Netflix Jusqu’au déclin ne recourt pas au fantastique, mais au réalisme. Probant, le résultat est d’autant plus terrifiant : de surprises en retournements, on y croit.

Le pouls qui s’accélère, les mains tellement crispées qu’elles se mettent à trembler : il faut avoir les nerfs solides pour passer à travers le film Jusqu’au déclin. En effet, le réalisateur Patrice Laliberté offre là un thriller survivaliste de fort calibre, haletant, et qui fait un usage inspiré de l’impitoyable hiver québécois. On a fait grand cas de ce qu’il s’agit du premier long métrage d’ici produit par le géant Netflix, mais au-delà de l’anecdote, c’est d’abord et avant tout un excellent exemple de film de genre réussi.

L’ouverture, d’une grande économie sur le plan de la mise en scène, est saisissante. C’est la nuit, et une fillette est réveillée à la hâte par son père qui lui annonce que « c’est le moment ». Et hop, père, mère et progéniture de fuir en voiture… pour mieux s’arrêter et se féliciter de leur temps d’évacuation. C’était une répétition.

Les nerfs délicieusement éprouvés par cette entrée en matière, on retrouve l’homme, Antoine, alors qu’il rejoint en forêt Alain, une célébrité parmi les survivalistes pour ses tutoriels Web. Les voici donc qui rejoignent dans le domaine secret du second une bande disparate d’individus venus, comme Antoine, suivre une formation de survie.

Coécrite par Nicolas Krief, Charles Dionne et le réalisateur, l’intrigue est minimaliste, mais captivante dans son déploiement implacable.

Le scénario est très habile dans sa mise en place du drame qui couve. Alors qu’on se familiarise avec les spécificités de la vie dans ce camp autonome, on découvre au passage les tempéraments de tout un chacun. À la faveur de la première nuit, on évoque cette catastrophe imminente : elle sera environnementale, économique ou sociale, mais elle sera.

Puis, sous le pragmatisme commence à poindre chez certains une propension à la théorie du complot.

Les caractéristiques de ces cinq hommes et deux femmes se verront par la suite amplifiées. Pour les uns, les frustrations auparavant refoulées exploseront, à l’instar de ce désir larvé de contrôle qui laissera place à une dérive autoritaire. D’autres verront leur courage décuplé, leur foncière humanité aussi… L’élément déclencheur, ou plutôt l’agent révélateur, ne sera pas celui qu’on attendait.

Comme dans le chef-d’œuvre de John Carpenter The Thing, avec membres d’une station polaire assiégée, l’ennemi — le monstre — est intérieur. À la différence fondamentale que Jusqu’au déclin ne recourt pas au fantastique, mais au réalisme. Probant, le résultat est d’autant plus terrifiant : de surprises en retournements, on y croit.

Interprètes investis

Ce justement parce qu’en amont, les profils psychologiques ont été établis avec justesse. Qui plus est, les interprètes sont tous complètement investis ; personne n’essaie d’épater la galerie en surjouant, et l’occasion s’y prêtait pourtant.

Guillaume Laurin compose un monsieur Tout-le-Monde très crédible qu’on suit facilement dans ce qui s’avère une plongée funeste dans le proverbial terrier du lapin. Réal Bossé, en maître de céans, passe expertement de la bienveillance à la violence. Idem pour Marc Beaupré, dont le personnage profite des circonstances pour se venger du sort, pour se venger de ses complexes…

Toutefois, c’est Marie-Évelyne Lessard (découverte dans Les manèges humains de Martin Laroche) qui épate tout particulièrement en ex-membre des forces armées. Cela étant, Jusqu’au déclin est une affaire de groupe, et les Marilyn Castonguay, Guillaume Cyr et Marc-André Grondin apportent un soutien indispensable — en plus de participer à certaines séquences parmi les plus difficiles ou mémorables, voire les deux.

Personnages centraux

Il est cependant deux autres personnages dans le film, muets, mais non moins centraux : cet hiver rude et cette nature qui ne pardonne pas. Patrice Laliberté en fait un judicieux usage (cette séquence sous la glace !). La neige n’a ici rien de poétique ou de décoratif : elle est synonyme d’hypothermie, de mort qui guette.

La direction photo de Christophe Dalpé fait d’ailleurs merveille : on sent l’âpreté du froid, sa morsure patiente, inéluctable… Ce lent frisson glacé se communique au spectateur. Là encore, c’est fait avec une efficacité dénuée de flafla. En fait, tout le film rend compte d’une concision tant dramatique que technique : durée d’à peine une heure vingt, déroulement compact, trépidant… Efforts concertés qui renforcent la charge viscérale de l’ensemble.

Car c’est bien d’une expérience viscérale qu’il s’agit. On a beau dire, ce n’est pas donné à tous les films de faire s’emballer le rythme cardiaque de la sorte. Bref, et pour demeurer dans le même thème : c’est là un gros coup de cœur.

À voir en salle maintenant, puis sur Netflix dès le 27 mars

Jusqu’au déclin

★★★★

Thriller de Patrice Laliberté. Avec Guillaume Laurin, Réal Bossé, Marie-Évelyne Lessard, Marc Beaupré, Marilyn Castonguay, Guillaume Cyr, Marc-André Grondin. Québec, 2020, 83 minutes.