«Les nôtres»: repli délétère

Toute de force qui couve, Émilie Bierre offre une autre composition magnétique dans le rôle de Magalie.
Maison 4:3 Toute de force qui couve, Émilie Bierre offre une autre composition magnétique dans le rôle de Magalie.

Magalie a 13 ans. Elle habite Sainte-Adeline, une ville de banlieue. Cequ’elle aime par-dessus tout ? Le soccer. Quoique, ces derniers temps, elle a l’air préoccupée, Magalie. Non, elle n’a plus autant de plaisir à jouer qu’avant. Plusieurs mois qu’elle n’a pas eu ses règles… Alertés, les adultes questionnent, exhortent, exigent. L’adolescente refuse de nommer le géniteur. Rapidement, on montre du doigt son ami Manuel, dont les origines mexicaines apparaissent soudain suspectes. À Sainte-Adeline, « on n’est pas raciste, mais… ». Or, dans Les nôtres, la vérité est plus complexe, et surtout plus sordide. Face à un tel sujet, Jeanne Leblanc mise sur le tact : son second long métrage n’en frappe que plus fort.

Il est des films qui arrivent à point nommé. C’est parfois le fruit du hasard, mais parfois celui d’une sensibilité hors norme de la part de cinéastes capables de cerner maux et enjeux en amont même de l’actualité. Les nôtres appartient à ce second cas de figure. Comme le soulignait la collègue Odile Tremblay dans sa chronique de samedi, certains éléments du scénario de Jeanne Leblanc (Isla Blanca) et Judith Baribeau rappellent le récent féminicide de la jeune Océane Boyer.

Cela étant, les coautrices n’ont pas imaginé pour leur héroïne un sort aussi funeste. En effet, Les nôtres s’attarde d’abord à décortiquer les mécanismes du silence et du déni, lesquels permettent à l’impunité de prévaloir. Ainsi Magalie est-elle interrogée de toutes parts avant d’être ostracisée par ses pairs qui, à l’instar des adultes, ont d’emblée rejeté Manuel, élève pourtant populaire la veille encore.

Par l’entremise de Manuel, ce bouc émissaire injustement accusé, le film élargit le spectre de sa réflexion à la notion de repli identitaire, sujet brûlot s’il en est. Confrontée à un événement qui met à mal ses certitudes et ses repères, la population cherche un coupable. Et ce visage à mettre sur l’infamie, il ne doit pas être familier, surtout pas. Il doit être autre. Adopté en surface, Manuel sera au fond resté un étranger tout ce temps : il n’est pas des leurs (Les nôtres : titre éloquent).

Impitoyable constat, entre autres forces d’un film qui n’en manque pas.

Qui sait quoi ?

Dans un choix narratif avisé, le public est rapidement mis au fait de l’identité de celui qui a abusé, et continue d’abuser, de Magalie. Et il s’agit bien de cela, même si l’adolescente affirme que non. À l’inverse, proches et entourage élargi demeurent dans le noir. Du moins, un moment.

Car plus le film progresse et plus il devient évident que des adultes savent. Mais rien n’est dit : c’est implicite. Un regard troublé ou fuyant, un refus soudain de questionner davantage… À la perspective d’une réponse dévastatrice pour la petite communauté tissée serrée, bien trop serrée, autant s’en tenir à ses a priori. Tout un chacun possède une raison de vouloir maintenir en place cet infâme simulacre. Des motivations qu’explorent la cinéaste et sa coscénariste avec un mélange d’empathie et de lucidité tout à fait inconfortable : c’est le but.

De fait, et bien que son film ne laisse planer aucune ambiguïté quant à l’horreur de la situation, Jeanne Leblanc refuse de donner dans la facilité ou le manichéisme.

Réalisme et acuité

Toute de force qui couve, Émilie Bierre (Catimini, Une colonie) offre une autre composition magnétique dans le rôle de Magalie. Impartie d’une partition particulièrement difficile avec Isabelle, la mère de Magalie, Marianne Farley, trouve quant à elle toujours la note juste. Idem pour la contribution devant la caméra de Judith Baribeau. Un mot aussi pour saluer le travail de Léon Diconca Pelletier et de Paul Doucet.

Faisant à raison confiance à ses interprètes de même qu’au récit, Jeanne Leblanc privilégie l’économie formelle. Concertée, sa mise en scène fait alterner les plans d’ensemble montrant des panoramas familiaux, scolaires et communautaires où tout semble normal. Puis, viennent les gros plans introspectifs qui font mentir les apparences.

Jusqu’à la fin, Les nôtres conjugue réalisme et acuité. L’ultime séquence s’avère tout spécialement brillante dans sa manière de laisser entendre qu’à terme, Magalie a choisi de s’extraire de cet « entre nous » mortifère.

Les nôtres

★★★★

Drame social de Jeanne Leblanc. Avec Émilie Bierre, Marianne Farley, Léon Diconca Pelletier, Paul Doucet, Judith Baribeau, Guillaume Cyr. Québec, 2020, 103 minutes.