La Mort a eu raison de Max von Sydow

Illustre et variée, la longue carrière de Max von Sydow le vit incarner aussi bien Jésus dans le drame biblique «La plus grande histoire jamais contée», que le rôle-titre dans le classique film d’horreur «L’exorciste».
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Illustre et variée, la longue carrière de Max von Sydow le vit incarner aussi bien Jésus dans le drame biblique «La plus grande histoire jamais contée», que le rôle-titre dans le classique film d’horreur «L’exorciste».

Avec le décès de Max von Sydow à l’âge de 90 ans, le cinéma perd l’un de ses géants. Ce, au propre et au figuré. En effet, l’acteur suédois de 1,95 m fut révélé dans le chef-d’oeuvre Le septième sceau, d’Ingmar Bergman, cinéaste qu’il retrouva une dizaine de fois au cinéma, et plus souvent encore au théâtre. Illustre et variée, sa longue carrière le vit incarner aussi bien Jésus dans le drame biblique La plus grande histoire jamais contée, que le rôle-titre dans le classique film d’horreur L’exorciste. Et comment oublier son émouvante composition de père courage dans Pelle le conquérant ?

Acteur-né, Max von Sydow, qui dès son plus jeune âge, se plaisait à monter des pièces avec ses amis. Une troupe amateur fut finalement créée. Son service militaire obligatoire terminé, il s’en alla étudier le jeu à l’Académie royale de Stockholm. Issu d’un foyer aisé, il avait déjà appris l’allemand et l’anglais.

Après des débuts sur les planches qu’il qualifiera subséquemment de « catastrophiques », il fit la connaissance d’un metteur en scène passionné, un certain Ingmar Bergman. Coup de foudre professionnel : au cours des décennies, les deux hommes se retrouveront sans cesse, que ce soit au théâtre, à la télévision, à la radio ou au cinéma. Des onze films sur lesquels ils collaborèrent, Le septième sceau, sorti en 1956, demeure sans doute le plus marquant.

 
En 1956, Von Sydow incarne le Chevalier dans «Le septième sceau».

À l’époque, le film fit le tour du monde et devint un incontournable des cinéclubs étudiants. Et c’est ainsi qu’en chevalier qui affronte la Mort aux échecs, Max von Sydow passa à l’histoire. Il fut cependant tout aussi mémorable en père vengeur dans La source, en magicien sinistre dans Le visage, en peintre halluciné dans L’heure du loup, en musicien apolitique rattrapé par la guerre dans La honte, ou en peintre à nouveau, tourmenté par une séparation, dans Une passion. Vivant volontiers en insularité, voire en réclusion, ces personnages peuvent souvent être perçus comme des alter ego du cinéaste, dont Von Sydow dira « qu’il lui a tout appris ».

L’appel de Hollywood

Séduit par ce blond élancé, Hollywood ne tarda pas à se manifester, au milieu des années 1960. Après avoir incarné le Christ dans La plus grande histoire jamais contée (The Greatest Story Ever Told) du vétéran George Stevens, il sera dirigé par le réalisateur montant George Roy Hill dans le succès Hawaï (Hawaii), en missionnaire du Pacifique. Sa carrière internationale lancée, Max von Sydow alternera entre sa Suède natale et les États-Unis, mais aussi l’Angleterre. On lui fera souvent jouer les espions et les méchants de tout acabit, comme dans Le secret du rapport Quiller (The Quiller Memorandum) de Michael Anderson, La lettre du Kremlin (The Kremlin Letter) de John Huston, Les trois jours du Condor (Three Days of the Condor) de Sidney Pollack, le James Bond Jamais plus jamais (Never Say Never Again) d’Irvin Kershner, sans parler du kitsch-culte Flash Gordon de Mike Hodges.

Sorti en 1971, le diptyque formé par Les émigrants et Le nouveau monde, du compatriote Jan Troell, réunira Max von Sydow et l’une de ses partenaires fréquentes chez Bergman, Liv Ullmann, pour ce qui demeure une superbe saga historique. Cette décennie fut en l’occurrence faste, avec entre autres ce rôle-titre dans ce qui s’avéra un film-phénomène : L’exorciste (The Exorcist), de William Friedkin, qui prit l’affiche en 1973. Après la Mort, c’est cette fois le Diable, qu’un Max von Sydow vieilli pour l’occasion essaie de tenir en échec. En 1977, rajeuni, il reprendra le rôle du père Merrin dans la suite « psychotronique » signée John Boorman (Exorcist II : The Heretic).

D’ailleurs, de la centaine de films qui constituent sa filmographie, tous ne sont pas d’égale tenue.

En attendant Pelle

À cet égard, les années 1980 se révélèrent particulièrement hétéroclites, entre l’anticipation La mort en direct, de Bertrand Tavernier, la fantaisie musclée Conan le barbare (Conan the Barbarian), de John Milius, la science-fiction Dune, de David Lynch, et la chronique familiale Hannah et ses soeurs (Hannah and Her Sisters), de Woody Allen (en peintre bergmanien).

C’est finalement de retour en Suède, grâce à Bille August, que Max von Sydow retrouva en 1987 une partition à sa mesure : celle de ce père âgé qui, avec son jeune fils, espère une vie meilleure au Danemark. Une interprétation magistrale qui valut maints prix au comédien. Par la suite, Max von Sydow reprit la ronde des apparitions dans diverses productions telles L’éveil (Awakenings), de Penny Marshall, Le scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel, Rapport minoritaire (Minority Report), de Steven Spielberg, Shutter Island, de Martin Scorsese… Récemment, on put l’apercevoir dans Star Wars : Le réveil de la Force (Star Wars : The Force Awakens), de J. J. Abrams, et dans la série Le trône de fer (Game of Thrones).

Or, qu’importe la nature de sa participation, étoffée ou fugitive, Max von Sydow livra toujours une performance réfléchie et juste. Si sa voix profonde, envoûtante, lui conférait une autorité naturelle, son regard pouvait tour à tour exsuder machiavélisme froid ou absolue bonté.

Détenteur depuis 2002 de la nationalité française, Max von Sydow s’était vu remettre en 2004, à Cannes, une palme honorifique. Mais aussi longue et distinguée fût-elle, sa carrière à l’écran passait presque en second à ses yeux. À Time, il déclara en 2013 : « Ce qui va rester, c’est sans doute les films, malheureusement ; les gens qui sont allés au théâtre ont des souvenirs de choses invisibles. […] J’espère simplement qu’on se souviendra d’une chose que j’ai faite — peu importe laquelle — et que cela aura eu une signification. »

Sur la chaîne PBS, il confia avoir été un athée sa vie durant, mais qu’avant son décès, Ingmar Bergman lui avait promis de revenir lui faire signe afin de lui prouver qu’il existe une vie après la mort. Tout en refusant de donner des détails, Max von Sydow laissa entendre qu’il partageait désormais la même conviction que son ami.