«Les nôtres»: le mur du silence

Émilie Bierre, actrice principale du film «Les nôtres», et Marianne Farley, actrice et productrice
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Émilie Bierre, actrice principale du film «Les nôtres», et Marianne Farley, actrice et productrice

Véritable suspens, Les nôtres, deuxième long métrage de Jeanne Leblanc (Isla Blanca), repose sur une intrigue qu’il vaut mieux, pour le plaisir du spectateur, ne pas connaître. Les non-dits se multiplient, se superposent. Cette fiction contemporaine cultive à ce point le secret que l’équipe envoyée au bal des entrevues marchait sur des oeufs.

Les « je ne sais pas si on peut en parler » et « on vous fait confiance » ont teinté les échanges avec les membres de la distribution des Nôtres. L’actrice Judith Baribeau, et coscénariste, a même avoué ne pas bien se sentir. « Je ne voudrais pas aller trop loin. »

Dans une petite ville, une adolescente (Émilie Bierre) cache un fait, voire plus qu’un, lourd(s) de conséquences. Sa mère, veuve depuis peu (Marianne Farley), le maire de la localité (Paul Doucet) et la femme de celui-ci (Judith Baribeau) forment le triangle d’adultes qui composent avec les fragments de ses aveux. Au coeur de la tempête, le fils du maire (Léon Diconca Pelletier) écope, impuissant. Tout ce beau monde et leurs voisins plongent dans le drame, unis sans être complices. La petite communauté tient à son image, à son confort. Quitte à fermer les yeux sur de grandes injustices.

On aime penser que, dans une situation urgente, une cape de Superman nous pousse et on sauve tout le monde. La réalité, c’est que souvent, on prend nos jambes à notre cou et on s’en va.

Pour Judith Baribeau et Marianne Farley, également productrice, la retenue des personnages fait des Nôtres un film humain. « En général, dit Marianne Farley, c’est difficile de dire la vérité. Ultimement, on est tous en survie. On veut être aimé, accepté. C’est souffrant, être humain. » Sa partenaire de jeu qualifie cette fiction de troublante et « cruelle », davantage que violente. Parce qu’elle aborde des enjeux sociaux qu’on voudrait éviter, elle a une forte dose de réalisme. « On aime penser que, dans une situation urgente, une cape de Superman nous pousse et on sauve tout le monde, dit Judith Baribeau. La réalité, c’est que souvent, on prend nos jambes à notre cou et on s’en va. »

Sans héros à l’écran, comme dans la vie. La communauté des Nôtres se révèle tissée serrée et, pourtant, le chacun-pour-soi y dicte les comportements. Bien plus que le drame d’une fille de 13 ans, le récit, souligne la productrice-actrice, parle de déni et du refus d’aider. « C’est ça, le tabou : la communauté qui ne prend pas ses responsabilités. Le film est plus à propos de ça que du reste », résume Marianne Farley.

Décortiquer la douleur

Les confidences étant rares, beaucoup de choses passent par les regards. Celui d’Émilie Bierre, notamment. L’actrice, qui vient d’atteindre, à 15 ans, ses dix ans de carrière, incarne une Magalie plutôt réservée. Il y a un an, elle était portée aux nues pour son rôle dans Une colonie (Geneviève Dulude-De Celles), rôle qui lui a valu le prix d’interprétation aux Écrans canadiens. Dans Les Nôtres, elle récidive.

De son propre aveu, les deux personnages se ressemblent, l’obligent à adopter « un jeu introverti, qui parle avec des silences et des regards au lieu de mots ». Malgré le peu d’écart entre les deux tournages (un an), la jeune femme a appris à les dissocier. « Magalie a plus de force et de caractère que Mylia, dans Une colonie. C’est le même visage, mais ce sont deux personnes différentes. »

Reconnaissante envers les réalisatrices qui l’ont dirigée, Émilie Bierre a pu apprécier le défi d’incarner une adolescente si distincte d’elle. Pour rendre crédible « l’état » de Magalie, il lui fallait la comprendre. « La lourdeur de ce qu’elle porte, à un si jeune âge, c’est ça qu’il fallait décortiquer. À la première lecture, je me suis sentie étrange. En apprenant à la connaître, tout semblait une évidence », relate-t-elle.

Rieuse pendant l’entretien, un brin nerveuse, Émilie Bierre a tenu à partager un truc que Jeanne Leblanc lui a donné pour plonger dans la psyché de Magalie : « Pour chaque moment clé, on s’est fait un énorme tableau avec des chansons à écouter avant de tourner. Jeanne me faisait mettre des écouteurs, pour m’aider à prendre le rythme d’une respiration. »

Le scénario comportait sa liste de chansons et l’une d’elles a franchi toutes les étapes. Ça donne une scène mémorable avec Magalie, écouteurs aux oreilles. « J’ai fait cet étrange rêve / Où nous étions tous deux / Torturés par nos désirs… » (Nous restions là, Pierre Lapointe).

Peu de courage

Sans héros, avec nuances, Les nôtres. Et sans monstre, précise Paul Doucet. Lui qui a récemment incarné le pire de tout — un pédophile dans L’amour, de Marc Bisaillon (2018) — croit que la meilleure approche pour suggérer le mal demeure… l’humanité. « Comme Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux. Si l’acteur fait un monstre, personne ne s’identifie à lui et c’est facile de s’en désintéresser. Il y a toujours un côté humain. La déviance, c’est une maladie. » Dans le fond, dit l’acteur de 50 ans, Les nôtres dénonce un silence généralisé. « Il y a un paquet de regards obliques, mais [la vérité] ne sort pas. Pourquoi ? » Comme dans la vraie vie, déplore Marianne Farley, « le courage est peu commun ».

Derrière leur peur de trop détailler l’oeuvre, les voix de ce conte peu farfelu souhaitent qu’il suscite suffisamment de curiosité pour éveiller discussions et débats. Et briser finalement le mur du silence.