«En avant», ou plutôt en arrière

«En avant» est l’une de ces productions dominantes, animées ou pas, qui privilégient le familier au détriment de la nouveauté de manière délibérée.
Photo: Walt Disney Pictures «En avant» est l’une de ces productions dominantes, animées ou pas, qui privilégient le familier au détriment de la nouveauté de manière délibérée.

Tandis qu’un narrateur formule une entrée en matière à la « Il était une fois », à l’image se déploie un univers peuplé de dragons, de sirènes et de trolls. De sorciers, aussi. Mais voilà, vint le progrès: exit la magie. Des siècles plus tard, les licornes fouillent dans les poubelles, les centaures se déplacent en voitures plutôt qu’au galop et les elfes vivent en banlieue dans leurs champignons-bungalows. C’est le cas de Ian, adolescent timoré qui, il l’ignore encore, possède le même don que son père décédé peu avant sa naissance.

L’événement a laissé Ian avec un vide qu’il ressent de manière exacerbée à la veille de ses 16 ans. Barley, son frère aîné, est son exact contraire : exubérant, intrépide, costaud… et obsédé par un jeu de rôles prétendument basé sur l’histoire exacte de leur passé empreint de merveilleux. Compréhensive, patiente, leur mère Laurel veille au grain.

Le matin de l’anniversaire de Ian, Barley et lui reçoivent un cadeau posthume du disparu : un bâton magique accompagné d’un sort permettant à leur père de revenir passer avec eux une journée entière — une seule. Évidemment, rien ne va comme prévu, et bientôt les frérots sont lancés dans la quête d’une pierre magique afin de compléter le sortilège.

En avant (Onward) carbure tellement à la nostalgie (ou au passéisme ?) qu’un titre plus approprié aurait sans doute été « En arrière « (Backward). Souvent, on a la distincte impression qu’on s’est dit chez Pixar : « Imaginons que le jeu de rôles Donjons et Dragons ait inspiré un film à Steven Spielberg dans les années 1980, alors qu’il réalisait E.T. et produisait Goonies. » Le résultat, qui ratisse la décennie en question à la série Stranger Things, divertit assurément, mais ne surprend guère (Spielberg lui-même a très bien fait dans le genre avec Ready Player One).

L’histoire sans fin (Neverending Story) fut à l’évidence une autre influence majeure, à l’instar du Seigneur des anneaux (Lord of the Rings). Le scénario de Jason Headley, Keith Bunin et Dan Scanlon, lequel réalise là son deuxième long métrage après L’université des monstres (Monster University), est une courtepointe narrative. Or, l’impression récurrente de déjà vu n’est pas forcément involontaire : En avant est l’une de ces productions dominantes, animées ou pas, qui privilégient le familier au détriment de la nouveauté de manière délibérée. Le but n’est pas de prendre des risques mais de rassurer et de conforter. Sur cette base, le film remplit assez bien le mandat qu’il se donne.

Ni péril ni antagoniste

Le thème du père absent est, c’est le moins qu’on puisse dire, un moteur dramatique éprouvé. À cet égard, le film en propose une variation originale, en cela que le sort n’ayant fonctionné qu’à moitié, Ian et Barley doivent composer avec uniquement le bas du corps du paternel, pour une dynamique inusitée et une communication limitée (métaphore, métaphore).

L’approche émotionnelle oscille entre la délicatesse et la massue. Ainsi arrive-t-il que des larmes montent aux yeux avant d’être chassées par une envolée musicale sirupeuse ou une insistance à vouloir émouvoir à tout prix en jouant de redites.

Le plus gros problème du film toutefois est qu’il est dépourvu d’un antagoniste. Certes, il y a le beau-père policier des deux aventuriers, mais il est bien intentionné. Idem pour Laurel et son alliée de fortune la manticore, qui tentent de les rattraper : les personnages sont intéressants, mais leur équipée parallèle est mal attachée à la trame principale, ne s’y fusionnant qu’au dénouement.

Qui plus est, Ian, qui vit là un récit initiatique, apprend tout du long à maîtriser ses pouvoirs magiques. Par chance, Barley est un expert qui connaît tous les enchantements et toutes les formules. De telle sorte qu’il n’est jamais de vrai péril sur leur route puisque, dans l’esprit du deus ex machina, il y a toujours un nouveau sort pour venir à leur rescousse. Même selon des standards bénins de cinéma jeunesse, la tension est quasi absente. Oui, il y a un grand affrontement final, mais un désir louable d’impartir un morceau de la victoire à chacune et chacun se solde par une séquence décousue, puisque tiraillée entre maints enjeux simultanés.

Restent l’humour, les clins d’œil et surtout cette belle relation fraternelle dont les héros découvrent chemin faisant la profondeur insoupçonnée. Ce n’est pas rien. C’est du Pixar, il va donc sans dire que la technique est « sur la coche ». Est-ce suffisant ? Tout dépend de la ferveur individuelle vis-à-vis du jeu de rôles et des films mentionnés, laquelle ferveur commandera une révision à la hausse ou à la baisse de l’appréciation. Et puis, il y a les attentes. De ce côté-ci, on espérait davantage.

En avant (V.F. de Onward)

★★ 1/2

Animation de Dan Scanlon. États-Unis, 2020, 103 minutes.