«Roubaix, une lumière»: noir Desplechin

Un superbe polar : sombre, effroyable, mais empreint — oui — de lumière néanmoins, notamment en la personne du commissaire Yacoub Daoud (Roschdy Zem, d’une émouvante intériorité), ici avec Léa Seydoux
Axia Films Un superbe polar : sombre, effroyable, mais empreint — oui — de lumière néanmoins, notamment en la personne du commissaire Yacoub Daoud (Roschdy Zem, d’une émouvante intériorité), ici avec Léa Seydoux

Tandis qu’un défilé de décorations de Noël illumine la nuit urbaine, des flammes surgissent par intermittence à l’image : augure funeste avant les célébrations. Il s’agit en l’occurrence d’une voiture incendiée. Puis, en surimpression sur les lueurs orangées apparaît cette brève notice : « Ici, tous les crimes, dérisoires ou tragiques, sont vrais. Victimes et coupables ont existé. L’action se déroule de nos jours. » Un second brasier sera allumé peu après, transformant une maison en amas de ruines et de scories. C’est toutefois dans une autre demeure du secteur que se jouera le drame sordide au cœur d’un film, paradoxalement, magnifique : Roubaix, une lumière, qui vient de valoir à Roschdy Zem le César (mérité celui-là) du meilleur acteur.

Avec Rois et reine, Un conte de Noël, Trois souvenirs de ma jeunesse ou encore Les fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin a créé un univers cinématographique foisonnant où la légèreté côtoie la gravité et où le réalisme se colore volontiers de notes insolites discrètes. Ce, en plus d’établir avec la ville de sa naissance, Roubaix, un point d’ancrage narratif récurrent. Recourant d’habitude au drame ou à la comédie, le plus souvent à un savant mélange des deux, le voici qui s’essaie au policier : registre inconnu, mais décor familier.

La triste affaire à l’origine du film, soit le meurtre crapuleux d’une vieille dame dans un quartier défavorisé de Roubaix en 2002, inspira d’abord un documentaire : Roubaix, commissariat central, affaires courantes, de Mosco Boucault. Documentaire qui, en retour, interpella Arnaud Desplechin, qui en fit son matériau créatif privilégié.

Le résultat ? Un superbe polar : sombre, effroyable, mais empreint — oui — de lumière néanmoins, notamment en la personne du commissaire Yacoub Daoud (Roschdy Zem, d’une émouvante intériorité). Calme et posé en tout, Daoud tâche de bien faire les choses. Il connaît sa ville et le tissu social qui la constitue. Il connaît ses habitantes et habitants.

Il sait aussi l’horreur qui sommeille et qui s’exprime parfois.

Hormis le commissaire Daoud, on s’attarde à un subalterne fraîchement débarqué, Louis Cotterelle (Antoine Reinartz, très convaincant). Surtout, il y a Claude et Marie, deux jeunes femmes étranges. La victime, qu’on a étranglée et dévalisée, était une voisine à elles.

Dans ces rôles complexes qui exigent une part d’impénétrabilité plus que de mystère à proprement parler, Léa Seydoux et Sara Forestier (nommée au César) sont hallucinantes de vérité trouble.

L’appel de la réalité

Dans Roubaix, une lumière, Desplechin, qui n’a jamais hésité à insuffler une stylisation formaliste à ses films, fait œuvre de dépouillement. Qu’on ne s’y trompe pas : sous cette facture en surface sobre, on retrouve le sens aigu de la composition caractéristique du cinéaste. À nouveau, le travail de la directrice photo Irina Lubtchansky, une collaboratrice assidue, est admirable.

Autre complice fréquente : la coscénariste Léa Mysius. Desplechin et elle ont préservé maints témoignages entendus dans le documentaire de Boucault. En filigrane, il est question d’isolement, de marginalité (et de marginalisation), de racisme aussi… L’atmosphère de déliquescence sociale est admirablement forgée et dénuée de fascination morbide.

Bref, de la même manière que l’intrigue se révèle tout sauf limpide même une fois le crime élucidé, l’apparente sobriété de la réalisation n’est qu’un leurre.

À terme, Roubaix, une lumières’inscrit dans une certaine tradition du polar à la française, sans y souscrire tout à fait cependant. Sans mauvais jeu de mots, et à l’image du cinéma de Desplechin, le film est unique en son genre.

Et puis, peut-être cette incursion dans un registre jusqu’ici inédit pour le cinéaste était-elle inéluctable. En effet, outre qu’il fut commis dans la ville qu’Arnaud Desplechin a mythifiée à travers ses films, le meurtre eut pour théâtre une cour au nom prédestiné : la Cour Desplechin. Ou quand la réalité invite la fiction.

Roubaix, une lumière

★★★★ 1/2

Polar d’Arnaud Desplechin. Avec Roschdy Zem, Sara Forestier, Léa Seydoux, Antoine Reinartz. France, 2019, 119 minutes.