«Mektoub, My Love : Canto Uno»: sea, Sex and Sun (version Kechiche)

Serge Gainsbourg avait du génie pour fabriquer de grandes chansons, mais aussi des vers d’oreille, comme Sea, Sex and Sun, une pochade aux sonorités disco. Cette ritournelle aurait pu tapisser la bande sonore du nouveau film d’Abdellatif Kechiche, Mektoub, My Love : Canto Uno, car elle synthétise tous les enjeux dramatiques présentés ici sans aucun souci de brièveté, la posture favorite du réalisateur de Vénus noire et de L’esquive.

Car il y a chez lui à la fois une envie de démesure et un refus des conventions, bien visibles dans cette adaptation très libre du roman de François Bégaudeau, La blessure, la vraie, illustrant un été d’insouciance à Sète (son chef-d’œuvre, La graine et le mulet, s’y déroulait), en 1994, parmi des jeunes pour qui l’insouciance semble la seule règle à suivre. Kechiche participe activement à cette frivolité, se plaisant à filmer à contre-jour ou à accumuler les bruits ambiants pour mieux parasiter les conversations, dont plusieurs à bâtons rompus, marmonnées ou englouties par les vagues ou les puissants haut-parleurs des boîtes de nuit.

On retrouve également son point de vue, totalement assumé, à l’égard de jeunes héroïnes à la sexualité décomplexée, celles-ci s’offrant au regard du cinéaste avec un abandon qui n’est pas sans rappeler celui qui avait créé la polémique dans La vie d’Adèle, jugé par certains plus libidineux que cinématographique. Loin de vouloir faire taire les critiques, Kechiche ne se prive d’aucun excès, jouant une fois encore sur la durée, étirant au maximum les échanges (de secrets, de regards, de fluides) entre ces protagonistes peu ou pas vêtus.

Dans ce contexte, la présence d’Amin (Shaïn Boumedine, une force tranquille) ne manque pas d’ironie. De retour à Sète après une année à Paris, cet étudiant en médecine rêvant de devenir scénariste observe à distance les jeux de séduction qui se déploient devant lui. Et ils sont nombreux, gracieuseté de la sensuelle Ophélie (Ophélie Bau, une simili-Bardot), batifolant avec Tony (Salim Kechiouche). Elle, déjà fiancée à un autre, et lui, véritable Casanova des parasols, qui flirte avec de jeunes touristes en quête de romance. L’une d’entre elles, Charlotte (Alexia Chardard), payera cher cette amourette de vacances.

Amin, qui se passionne également pour la photographie, fait preuve d’une patience extrême dans cet environnement tapageur, exubérant, chaleureux jusqu’à l’étouffement. Il apparaît aussi comme le plus asexué de cette faune, qui ne semble avoir que le diable au corps. Son poste d’observation lui permet de scruter les multiples infidélités d’Ophélie et de Tony, mais aussi de consoler les cœurs brisés, sans aucun doute une façon de nourrir son imaginaire de scénariste en devenir, source de stabilité pour cet univers très agité.

Abdellatif Kechiche exerce une réelle fascination dans sa volonté d’éviter à tout prix les démarches consensuelles et les postures imposées. Sa manière de disperser les scènes torrides (dont la plus explicite dès le début du film, comme pour mieux passer à autre chose), et d’étirer au maximum les malentendus et les malaises (la caméra de Marco Graziaplena se plaît à s’attarder sur les personnages laissés à l’écart des conversations), donnent à son film des allures de documentaire sur une jeunesse enivrée d’insouciance.

Premier chapitre d’une trilogie à venir, célébrant au passage les maillages harmonieux entre les cultures française et tunisienne comme si le racisme avait lui aussi pris des vacances, Mektoub, My Love : Canto Uno exulte la liberté d’un cinéaste pour qui le déraisonnable est une seconde nature, et la concision, un péché mortel.

 

Mektoub, My Love : Canto Uno

★★★

Drame sentimental d’Abdellatif Kechiche. Avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Alexia Chardard. France–Italie, 2017, 174 minutes.