«Jusqu'au déclin»: l’hiver de force

Le réalisateur Patrice Laliberté et l’acteur Guillaume Laurin entourent la productrice Julie Groleau.
Marie-France Coallier Le Devoir Le réalisateur Patrice Laliberté et l’acteur Guillaume Laurin entourent la productrice Julie Groleau.

Eux ne l’espéraient pas, et tous les autres ont écarquillé les yeux à l’annonce du gagnant. La compagnie Couronne Nord allait livrer le tout premier film québécois soutenu financièrement par le puissant diffuseur en ligne Netflix. Jusqu’au déclin, de Patrice Laliberté, fut considéré comme la proposition la plus alléchante, bénéficiant d’un confortable budget de 5 millions de dollars. Pas mal pour ce qui était au départ un court métrage aux moyens microscopiques.

Jusqu’au déclin s’inscrit dans une tradition fragile mais tenace du cinéma québécois, celle où l’hiver constitue un personnage à part entière et se révèle une menace sous sa blancheur éblouissante. De Mon oncle Antoine de Claude Jutra à Gina de Denys Arcand, en passant par Rafales d’André Melançon et L’ange et la femme de Gilles Carle, la saison froide peut devenir impitoyable. Et elle sera en partie le maître d’œuvre d’un véritable carnage dans ce huis clos à ciel ouvert, tourné dans les Laurentides, où un groupe de survivalistes apprend à dominer les éléments et à défendre une enclave qui pourrait bientôt être assiégée par les insouciants qui n’ont pas vu poindre la destruction ultime de notre planète.

Pour les artisans de cette variation contemporaine de l’Arche de Noé, qui met en vedette Réal Bossé, Marc-André Grondin, Marc Beaupré, Marie-Evelyne Lessard et Marilyn Castonguay, le ticket Netflix fut reçu dans un mélange d’émotions contradictoires, à commencer par la surprise. « L’industrie et les médias ne nous attendaient pas, constate Julie Groleau, productrice à Couronne Nord. Comme nous n’avions pas fait de long métrage, la question était toujours : pourquoi vous ? Mais nous sommes là depuis près de 10 ans et avons produit plusieurs courts métrages qui ont voyagé à travers le monde. »

Quant au réalisateur Patrice Laliberté, cofondateur et partenaire de la compagnie avec l’acteur Guillaume Laurin, ici dans son premier grand rôle au cinéma, ce fut l’équivalent « de gagner à la loto », « un rêve éveillé », la concrétisation « d’un cri du cœur » pour celui qui voulait enfin réaliser son premier long métrage. Au début de la trentaine, après six courts métrages (dont Je t’aime à la livre et Viaduc), un autre long en chantier tourné à peu de frais « avec [son] cellulaire » et qui sortira l’an prochain, la caution Netflix était donc inespérée.

Quelques arpents de neige

Un film de survie chez les survivalistes représente la description d’un microcosme où l’avenir semble en péril et le monde environnant, une constante menace, d’où le degré de préparation — et de paranoïa — élevé chez ces pessimistes patentés. Dans ce contexte, l’hiver devient « un réel danger », selon Patrice Laliberté, lui qui avait d’abord imaginé cette histoire en automne, essentiellement pour des raisons budgétaires.

« J’ai soumis à Netflix l’idée de tourner en hiver, même si ça coûte plus cher et que les scènes de jour sont plus difficiles à tourner à cause du manque de lumière, se souvient avec fierté le réalisateur. On se prétend un peuple nordique et on nie complètement l’hiver. » Depuis, il a sans doute compris pourquoi certains réalisateurs tendent à le nier.

« Tourner la nuit à –32 degrés Celsius avec la rosée qui traverse tous tes vêtements, des acteurs au bord des larmes et des mitaines pleines d’eau », ce n’est pas ce que Patrice Laliberté avait imaginé avant le tournage de Jusqu’au déclin. Un constat frigorifiant que partage Guillaume Laurin, associé très tôt à l’aventure de Couronne Nord, qui a d’abord connu le réalisateur comme collègue de travail « dans un Super Club Vidéotron, ce qui est assez classique » !

Celui qui a passé un week-end de formation auprès de véritables survivalistes, et en plein hiver, croyait être bien préparé aux affres de ce tournage. « À un moment, tout a gelé, de la génératrice aux produits du maquilleur en effets spéciaux, sans compter qu’après deux semaines de tournage de nuit, toute l’équipe était exténuée », évoque l’acteur, se prêtant pour la toute première fois au jeu des questions avec un journaliste.

Pour celui qui aligne depuis des années les rôles secondaires au cinéma (Le vrai du faux, Mommy, Genèse), Jusqu’au déclin représente un premier sommet. L’effet Netflix, il le voit de manière positive sur sa carrière et celle de ses comparses de Couronne Nord, mais aussi sur son entourage.

« Je trouve ça tellement triste de voir qu’il n’y a personne dans les salles de cinéma. Comme créateurs, nous devons aller là où les gens sont, et je pense que c’est ce que nous allons réussir avec Jusqu’au déclin. Mes amis, pas très cinéphiles, n’ont pas vu mes autres films : ils vont sûrement voir celui-là. »

L’euphorie est uniformément partagée au sein de ce trio, mais chacun sait pertinemment que la réalité du cinéma au Québec reprendra vite ses droits. Celle qui a aussi offert son expertise de productrice pour des films comme Fauve de Jérémy Comte et Kuessipan de Myriam Verreault compose avec la pression, dont celle « des jaloux », mais Julie Groleau sait que « la game du financement », elle, n’a pas changé, reconnaissant aussi que « peu importe le budget, les défis de production sont les mêmes ».

Patrice Laliberté, lui, admet sans complexe son amour du cinéma de divertissement, mais sans étiquettes. « C’est Matthieu Chedid, alias M, qui disait que les trois premiers albums d’un artiste définissent l’ensemble de sa carrière. Si tu fais trois fois la même chose, il y a de fortes chances que l’on te cantonne dans un seul style. Avec mon deuxième long métrage, je vais déjà être ailleurs, et je veux surtout aller là où personne ne peut m’attendre. » Par contre, l’histoire ne dit pas encore s’il tournera à nouveau en hiver…

Jusqu’au déclin sortira dans certaines salles au Québec le vendredi 13 mars et sera sur Netflix le vendredi 27 mars.