«Melancholia» au mont Foster

Durant tout le film, Laurence Lebœuf navigue entre un éventail d’émotions fortes. «Elle est formidable, se réjouit le réalisateur Louis Godbout. J’ai dû résister à la tentation de laisser la caméra sur son visage trop longtemps.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Durant tout le film, Laurence Lebœuf navigue entre un éventail d’émotions fortes. «Elle est formidable, se réjouit le réalisateur Louis Godbout. J’ai dû résister à la tentation de laisser la caméra sur son visage trop longtemps.»

Un homme et une femme roulent vers le mont Foster. Tension extrême dans l’habitacle. En pleine forêt, le véhicule s’arrête devant un somptueux chalet. « C’était une bonne idée de venir ici », murmure-t-elle presque. « Ça va nous faire du bien », lui répond-il. Le spectateur sent néanmoins tout de suite que non. Ça ne va pas faire du bien. Ça va faire tout le contraire.

Coiffé du nom du lieu où il a été tourné, Mont Foster est la première réalisation de Louis Godbout. Elle porte néanmoins la signature et la maîtrise d’un cinéaste confirmé qui aurait une entrée nettement plus longue sur le site spécialisé IMDb.

Sombre et brillant, le film de cet ancien professeur de philosophie est mené par Patrick Hivon et Laurence Lebœuf. Des acteurs qu’il qualifie de « Ferrari » et de « Rolls-Royce ». Top qualité.

Louis Godbout s’en souvient encore. Lors de sa première rencontre avec l’actrice, il lui avait parlé brièvement de son idée. Puis, il a lancé : « J’ai été un peu inspiré… » Il n’avait pas eu le temps de finir sa phrase que, tout de suite, Laurence Lebœuf l’a complétée : «… par Melancholia, de Lars von Trier ». « Elle avait complètement saisi le personnage », note-t-il.

De notre côté, sa façon d’entrecouper l’action de plans de petite maison, où un homme et une femme miniatures se retrouvent, chacun isolé dans une pièce donnée, nous fait penser à Avi Aster, qui dissimule des indices de la sorte dans Héréditaire et Midsommar – Solstice d’été. À la mention de ce dernier film, Louis Godbout s’exclame : « Oh ! je l’ai vu récemment. C’est creepy. » Laurence Lebœuf ajoute : « C’est un bon mot, ça, creepy. Comment il se traduit ? »

Par « inquiétant », peut-être ? Car, tout au long de Mont Foster, on sent des émotions sous-jacentes bouillir et gronder. La maison majestueuse où le couple s’est réfugié semble, elle aussi, cacher une menace. Un oiseau fonce dans une fenêtre. Une chaise tombe dans un ruisseau. Autant de petites suggestions que le scénariste et metteur en scène a utilisées pour « démontrer que quelque chose rôde autour de cet endroit ».

Paranoïa, peur, tristesse, désœuvrement… Laurence Lebœuf navigue ici entre un éventail d’émotions fortes. « Elle est formidable, se réjouit le réalisateur. J’ai dû résister à la tentation de laisser la caméra sur son visage trop longtemps. Sur son sourire qui dévie vers quelque chose d’inquiétant. »

Inquiétant. Encore ce mot. Il faut dire que l’ensemble baigne dans ce sentiment. Renforcé d’autant plus par la trame sonore originale du compositeur montréalais Ramachandra Borcar. Un bourdonnement semble annoncer une catastrophe à venir. Une note de piano répétée accompagne la plongée de ces deux êtres, tout droit vers l’abîme. À cette musique minimaliste s’ajoutent le bruit des couverts qui rayent une assiette, le son strident d’une alarme d’incendie qui se déclenche, le métal qui s’échappe des écouteurs de l’homme qui file à travers les arbres sur son vélo de montagne.

En effet, si la protagoniste incarnée par Laurence Lebœuf est « d’une sensibilité presque mystique », le mari joué par Patrick Hivon est sportif, pragmatique. Il est aussi procureur et auteur. Elle est artiste, dessinatrice. Sur la table trône d’ailleurs l’une de ses œuvres. La version illustrée du Roi des aulnes, de Goethe.

Un poème réellement cher au cœur de Louis Godbout, grâce auquel il explore la question des perceptions. Des vers qui en sont tirés s’affichent même ici et là à l’écran, comme autant d’indices disséminés :

« Mon père, mon père, ne vois-tu pas le Roi des aulnes ?

— Sois calme, mon enfant, c’est le vent qui murmure dans les feuilles mortes. »

« La beauté de ce scénario se trouve dans les non-dits, dans les gros plans, ajoute Laurence Lebœuf. C’est comme pour un tableau : l’art prend son sens dans l’interprétation. » Dans certaines scènes, l’interprète ne prononce aucun mot. Comme si « une lutte se jouait entre deux étages de sa conscience ». Car ce drame sonde également l’idée des masques que l’on endosse en certaines circonstances. Y a-t-il une réaction type appropriée pour des événements donnés ?

Et un requin

Au moment de notre rencontre, Laurence Lebœuf n’avait pas encore visionné le montage final du film qui a été projeté en première mondiale au festival de São Paulo. « Je ne sais pas si ça a changé un peu depuis l’été dernier ? », demande-t-elle à Louis Godbout. Il s’amuse : « Oh oui, il y a un requin maintenant. »

Créature marine, il n’y a bien sûr pas, mais présence hostile, ça, oui. Et entre ces êtres qui se sont peut-être aimés, une faille. Peut-être que, parfois, les choses sont trop brisées pour recoller les morceaux ?

Ce n’est pas un film moral censé représenter une thèse. Ou mes positions. Je crois toutefois qu’avec un peu d’honnêteté, on peut tous reconnaître qu’on est moins vertueux qu’on le pense, qu’on voudrait l’être. Et puis, dans certaines conditions, les gens se transforment.

 

Dans ce huis clos, Louis Godbout convie deux autres acteurs. À savoir Lucie Laurier et Émile Proulx-Cloutier. Ils incarnent des amis qui débarquent pour souper, dans une atmosphère à couper au couteau. Une discussion musclée s’ensuit. « Tout le monde est capable de tout », affirme le procureur. Absolument pas, rétorque son comparse. Pour commettre certains gestes horribles, il faut être un peu à côté de la plaque.

Qu’en pensent Laurence Lebœuf et Louis Godbout ? La comédienne se lance : « Je suis tentée de dire qu’on a tous quelque chose qui pourrait faire ressortir une noirceur extrême. »

Extrêmement important aux yeux du cinéaste toutefois : « Ce n’est pas un film moral censé représenter une thèse. Ou mes positions. Je crois toutefois qu’avec un peu d’honnêteté, on peut tous reconnaître qu’on est moins vertueux qu’on le pense, qu’on voudrait l’être. Et puis, dans certaines conditions, les gens se transforment. »

Ici, les conditions météorologiques ont joué pour beaucoup. Il y a eu des bourrasques, du froid, de la boue. Conditions extrêmes terriblement payantes à l’image. « Quand la nature se déchaîne, quand elle parle, elle peut soit nous embrasser soit nous rejeter, remarque Laurence Lebœuf. Nous avons joué avec quelque chose d’ésotérique. »

Le cinéaste renchérit que l’automne a agi comme une métaphore de la dérive, de la transformation. Des nuances. « L’existence est enrichie lorsqu’on est capable d’embrasser les contraires, de comprendre qu’il y a du mal dans le bien. Du vice dans la vertu. »

Mont Foster sort en salle le 13 mars.