«14 jours 12 nuits»: telles mères

Le cinéaste Jean-Philippe Duval ne tarit pas d’éloges envers l’actrice Anne Dorval, au sommet de son art en mère qui a perdu son enfant adoptée.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le cinéaste Jean-Philippe Duval ne tarit pas d’éloges envers l’actrice Anne Dorval, au sommet de son art en mère qui a perdu son enfant adoptée.

On ne tarde pas à avoir les yeux mouillés devant 14 jours 12 nuits. Et de vraies grosses larmes ne tardent pas à rouler. Or en dépit de l’aura de mélancolie qui émane du film, ce sont en l’occurrence des larmes qui font du bien, car ni le cinéaste Jean-Philippe Duval, ni la comédienne Anne Dorval ne les arrachent au cinéphile. Ce sont des larmes engendrées honnêtement, bellement. Histoire d’une femme partie de Cacouna à Hanoï afin de retrouver la mère biologique de sa fille décédée, 14 jours 12 nuits offre une exploration du deuil, mais aussi de la maternité, tout en demi-teintes.

Le film s’ouvre sur une séquence poignante, et brillamment exécutée sur le plan technique, d’accouchement. En train de donner naissance, la jeune Thuy (Leanna Chea) gémit plus qu’elle ne crie, et tant dans son attitude que dans le regard doux de la sage-femme, on devine des notes de tristesse.

Et de fait, le bébé, une petite fille, est presque aussitôt confié à un orphelinat, où l’adopteront Isabelle (Anne Dorval) et son conjoint (François Papineau). Un retour en arrière, une ellipse… dix-huit années ont passé. Clara, l’enfant chérie, n’est plus.

« D’habitude, les cinéastes vont être sollicités tard dans le processus, une fois qu’un scénario existe », note Jean-Philippe Duval.

« J’ai eu la chance d’être approché très tôt. Marie Vien, qui, sans que ce soit autobiographique, s’est en partie basée sur sa propre expérience d’adoption au Vietnam, n’avait alors qu’un synopsis. Louise Lantagne, qui coproduit, a pensé à moi parce que j’ai fait des trucs de sensibilité aiguë, comme Dédé à travers les brumes, et aussi parce qu’elle était à Radio-Canada pendant que je réalisais Unité 9 ; elle connaissait mon aisance avec des univers féminins. J’ai aussi passé une douzaine d’années à l’étranger, à faire du documentaire… Et bref, j’ai été séduit. Et puis, ma sœur a adopté une fille, dont je suis le parrain… »

Parcourir le lieu

Il y a une dimension très incarnée dans 14 jours 12 nuits, en cela qu’en dépit de la magnificence de certains paysages, on n’a jamais l’impression que le cinéaste a posé sa caméra de telle sorte que l’action se déroule sur fond de cartes postales. Sans doute est-ce imputable à cette initiative qu’eut Jean-Philippe Duval dès son arrivée dans le projet.

« J’ai dit à Marie : “Je ne fais pas ce film-là si je ne vis pas avec toi ce que tu as vécu autrefois”. »

Voici donc le réalisateur et la scénariste lancés au Vietnam sur les traces de la seconde, naguère. « Le parcours qu’effectuent Isabelle et Thuy dans le film, c’est pas mal celui qu’on a fait en amont, Marie et moi. »

D’autres séjours suivirent pour Jean-Philippe Duval. L’accompagnèrent ainsi au Vietnam, chacun son tour, deux collaborateurs précieux. Deux amis, surtout, qu’on surnommera ici les « complices de beauté » : Andrée-Line Beauparlant, génie de la direction artistique (cette maison d’Isabelle figée dans une blancheur froide et lisse face à une mer hivernale déchaînée, cet atelier de Thuy tout d’aspérités, de couleurs vives et de chaleur), et Yves Bélanger, magicien de la lumière (cette séquence du bateau de pêche illuminé, ce panorama montagneux baigné dans la lumière de l’heure mauve juste avant que le crépuscule n’en brouille les lignes…)

Et toute cette beauté concertée, Jean-Philippe Duval souhaitait qu’elle soit à l’image, mais pas à n’importe quel prix. « Le film aborde un sujet difficile, douloureux. Il y a des moments assez intenses entre ces deux femmes, et je ne voulais pas que la mise en scène écrase l’émotion ; je voulais être d’une justesse absolue. L’idée était d’aller au plus vrai et au plus près. En dépassant le documentaire, c’est-à-dire en tendant vers la poésie. »

Sobre poésie

Son approche, explique le cinéaste, a commencé à prendre forme au contact des Vietnamiens, lors de ses voyages à la fois préparatoires et exploratoires.

« Ce sont eux qui m’ont guidé, sans le savoir. Les Vietnamiens ne sont pas “neufs”, ils appartiennent à une vieille société, une société qui a beaucoup d’histoire. Ils ne sont pas impressionnés facilement. [Nguyen Quang Huy], qui a peint les œuvres qu’on voit dans l’atelier de Thuy, a lu le scénario et a accepté de participer au projet parce que, m’a-t-il confié, le film s’intéresse à des répercussions rarement évoquées de la guerre du Vietnam. »

Parenthèse : lors des festivals de Palm Springs et de Santa Barbara, Jean-Philippe Duval s’est entretenu avec des Américains, dont plusieurs vétérans, très émus, et pour qui il était limpide que le film traitait des conséquences de ce conflit, avec cette Nord-Américaine qu’est Isabelle qui va à la rencontre d’une orpheline de la guerre du Vietnam qu’est Thuy.

« [Nguyen] m’a dit ça très sobrement, et cette sobriété-là, je l’ai beaucoup remarquée là-bas, et j’ai voulu… épouser ça ; faire en sorte que l’approche reflète ça. »

Un équilibre que parvient à maintenir Jean-Philippe Duval, qui signe là un film souvent magnifique sur le plan visuel, mais jamais ampoulé ou ostentatoire au point de détourner l’attention de sa vedette, envers qui il ne tarit pas d’éloges.

Faire confiance

Toute d’intériorité, son regard douloureux comme une plaie vive, Anne Dorval bouleverse. Après avoir embauché Thuy comme guide pour un périple de quelques jours dans la baie d’Halong et dans les rizières, Isabelle tait les motifs véritables de sa venue au Vietnam à celle avec qui elle commence à se lier d’amitié. D’ailleurs, elle réprime plus qu’elle n’exprime, Isabelle, du moins en mots, Anne Dorval n’ayant souvent pas besoin de ceux-ci pour dire en faisant ressentir.

« Dès que Jean-Philippe m’a parlé du projet, ça m’a intéressée : le sujet, le fait que ça parle de femmes, de mères… J’ai tellement de femmes autour de moi qui ont adopté, au Vietnam, en Chine, autre part, et j’ai toujours senti une sorte de crainte de mal faire les choses : “On m’a confié un enfant : est-ce que je vais être capable de faire ma job comme du monde ?”». C’est un sentiment trouble, et j’ai puisé là-dedans. Il y a en outre cette espèce de grande réconciliation, avec en arrière-plan ce pays si beau qui a été éprouvé par le colonialisme, déchiré par la guerre : le film n’est jamais esthétisant, mais il est traversé par des images d’éternité… Et puis, je reviens au personnage : un rôle de femme comme ça, d’une mère qui a perdu son enfant, c’est en soi extrêmement riche sur le plan dramatique. »

Riche mais exigeant du fait, comme on l’évoquait, qu’Isabelle observe davantage qu’elle ne parle. Il y a longtemps que le talent immense de l’Anne Dorval n’est plus à prouver; il n’empêche, sa maîtrise du silence comme instrument de jeu force l’admiration.

« Parfois, pendant le tournage, on s’aperçoit que l’information passe toute seule, soit par l’action, soit par nous, les interprètes, par nos corps, relève-t-elle à ce propos. Jean-Philippe était complètement à l’aise avec ça. Il a été tellement compréhensif et généreux : il m’a fait confiance. Car je savais où je voulais amener le personnage. Isabelle est une femme qui s’est retranchée en elle-même. Elle a subi une épreuve — un choc — qui l’a brisée. Elle n’arrive pas à émerger de son deuil, et c’est aussi ce qui l’a poussée à venir au Vietnam. La mort d’un enfant… on ne peut se remettre complètement de ça, je pense. »

De conclure Anne Dorval : « La rencontre de ces deux femmes, de ces deux mères, l’une qui ne pouvait concevoir et l’autre à qui on a enlevé son bébé, aurait pu se solder par une histoire lourde. Mais non : le dénouement amène quelque chose de profondément lumineux. »

Des paroles qu’on médite, et avec lesquelles on ne saurait être plus d’accord. Quelque chose de profondément lumineux, oui.

14 jours 12 nuits prend l’affiche le 6 mars.