«Parasite», radicalement noir et blanc

Dans la foulée de son triomphe, le cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho a annoncé la sortie d’une version noir et blanc de «Parasite» pour offrir une expérience «différente» de son film oscarisé.
Photo: Neon et MK2 Mile End Dans la foulée de son triomphe, le cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho a annoncé la sortie d’une version noir et blanc de «Parasite» pour offrir une expérience «différente» de son film oscarisé.

Ils furent nombreux, les cinéphiles à crier de joie lors du sacre-surprise de Parasite à l’issue de la dernière soirée des Oscar. En remportant les prix du meilleur scénario, de la meilleure réalisation, du meilleur film étranger et surtout du meilleur film tout court, le Sud-coréen Bong Joon-ho entra dans les annales de l’Académie, sa satire sociale aux accents de thriller étant la première production non anglophone à décrocher ce laurier. Dans la foulée de son triomphe, le cinéaste annonça la sortie d’une version noir et blanc de Parasite pour offrir une expérience « différente ». En attendant d’en juger dès vendredi au cinéma du Parc, retour sur les films de deux autres réalisateurs qui ont a posteriori été drainés de leur couleur. Chaque fois, le résultat tient de la métamorphose.

On parle ici de Brume (The Mist), de Frank Darabont, sorti en 2007, et de Mad Max : La route du chaos (Mad Max : Fury Road), de George Miller, paru en 2015. Pour mémoire, Brume, basé sur une nouvelle de Stephen King, conte le cauchemar d’un père et de son petit garçon qui, avec un groupe disparate de clients, sont confinés dans une épicerie tandis qu’au-dehors des monstres se tapissent dans une brume opaque apparue mystérieusement.

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En noir et blanc
En couleur

Une solide adaptation, et pour cause :Darabont est un connaisseur de l’œuvre de King pour avoir auparavant porté à l’écran La ligne verte (The Green Mile ; 1999) ainsi que le désormais classique À l’ombre de Shawshank (The Shawshank Redemption ; 1994). En couleurs, certains effets, comme les tentacules rosés de cette créature non identifiée qui assaille un jeune emballeur, convainquent plus ou moins. En noir et blanc toutefois, la magie opère. L’atmosphère du film gagne en outre en étrangeté. Qui plus est, la nature intrinsèquement contrastée du noir et blanc s’avère en phase avec le propos : une adéquation absente dans la version couleur.

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En noir et blanc
En couleur

Fond et forme

De fait, tandis que la tension monte, les survivants se divisent en deux factions. L’une est menée par une fanatique religieuse jusque-là ridiculisée mais à qui on accorde soudain de la crédibilité, et l’autre est composée de ceux privilégiant une approche plus pragmatique de la survie : noir et blanc. Or, comme le révèle un dénouement d’une cruelle ironie, le salut résidait sans doute plutôt dans les nuances de gris.

King, qui pour l’anecdote eut l’idée de ce récit de fin du monde en faisant la queue avec son fils à l’épicerie, envisageait lui-même cette nouvelle comme un hommage aux vieux films d’horreur noir et blanc de Bert I. Gordon, tel Earth vs. Spiders, dont il raffolait enfant. Dans l’introduction filmée pour cette version, Darabont confie avoir d’emblée voulu tourner le film en noir et blanc.

En soi, le cinéma offre une vision amplifiée du réel

« Hélas, aucun studio n’est chaud à cette idée de nos jours puisque peu de gens apprécient le noir et blanc. On craint que les jeunes, en particulier, trouvent ça ringard. J’ai déjà entendu que ça manquait de réalisme. Mais justement, c’est ce que j’aime. En soi, le cinéma offre une vision amplifiée du réel : on y manipule ce qu’on voit avec la lumière, le choix de lentilles […] Le noir et blanc est génial parce qu’il accroît ce décalage : il présente une vision du monde qui n’existe qu’au cinéma. »

Darabont conclut qu’il aime les deux versions de Brume, mais qu’il préfère celle en noir et blanc.

Idem pour George Miller, dont le triomphant Mad Max : La route du chaos relate la fuite dans un désert postapocalyptique de Furiosa qui, après avoir libéré les épouses esclaves d’un despote, trouve dans le personnage éponyme un allié de fortune. Bien qu’il ait attendu à ce quatrième opus de sa saga au long cours, le cinéaste australien explique qu’il a voulu tourner unMad Max en noir et blanc depuis le second volet, Road Warrior.

À l’époque, lors de l’enregistrement de la musique d’un film, on projetait une copie noir et blanc rudimentaire au bénéfice du compositeur. En arrivant au studio où travaillait Brian May, George Miller fut stupéfié par ce qu’il vit, comme il l’expliqua à Indiewire.

« C’est la meilleure version du film que j’ai vue. Il y a quelque chose dans le noir et blanc… La manière dont il se distille, et qui le rend plus abstrait ; quelque chose avec la perte de certaines informations couleur qui rend ça plus emblématique […] Au final, la version noir et blanc de La route du chaos est pour moi la meilleure. »


Plus intime
 

Qu’en sera-t-il avec Parasite (Gisaengchung ; 2019) ? Un simple coup d’œil à la bande-annonce noir et blanc permet d’anticiper un cas de figure similaire. C’est-à-dire : carrément un autre film. Et comme avec Brume, la forme promet d’être au diapason parfait du fond. Car voilà l’histoire d’une famille pauvre qui « parasite » une famille riche, passant d’un taudis en basse ville à une luxueuse demeure en haute ville : à sa face même, le film repose sur le contraste, et le noir et blanc ne peut qu’exacerber cette opposition. Quant au motif récurrent de l’escalier comme jauge des jeux de pouvoir à l’œuvre dans la maisonnée, on s’attend à le voir se découper de manière plus tranchée, tant dans les décors que dans le paysage.

Comme le rapportait l’AFP, les visées de Bong Joon-ho, qui a conçu cette version avec le cinéaste Hong Kyung-pyo, ne sont pas qu’esthétiques : « Avec la disparition des couleurs, vous pouvez vous concentrer davantage sur les expressions des acteurs et sur leurs yeux. »

Le noir et blanc procurait également une expérience « plus intime ». En la matière, Bong Joon-ho n’est pas un néophyte, lui qui, quelques années après sa sortie, avait préparé une version noir et blanc de son tout aussi remarquable Mère (Madeo ; 2009).

Pour le cinéaste se disant friand de classiques, le procédé se veut une espèce de retour à l’essence du cinéma. D’ailleurs, au sujet des honneurs remportés par Parasite, il concluait en formulant ce souhait : « Je comprends qu’on s’en souviendra inévitablement comme d’une affaire historique, mais j’espère qu’on pourra se souvenir du film en tant que tel. »

Le cas «Lady Vengeance»

Il est évidemment d’autres exemples récents de versions noir et blanc, comme Logan, de James Mangold (2017), devenu Logan Noir. Bien avant, Park Chan-wook, ami et compatriote de Bong Joon-ho, expérimenta lui aussi avec le noir et blanc dans une version alternative de son Lady Vengeance (Chinjeolhan geumjassi ; 2005). Le film narre les patientes représailles d’une jeune femme qui, à sa sortie de prison où elle a purgé une peine pour l’enlèvement et le meurtre d’un enfant, retrouve le cerveau de l’affaire. Le cas de cette oeuvre sublime est toutefois singulier : dans ce qui constitue la version de prédilection de l’auteur, une palette de couleurs baroques se déploie jusqu’au mitan. Survient alors un retournement après lequel, graduellement, et d’abord presque imperceptiblement, le film perd de son éclat luxuriant. Lors du dénouement, le noir et blanc est complet. Et là encore, comme avec Brume et vraisemblablement Parasite, l’image est en phase avec le discours.