Yves Bélanger, l’appel de la lumière

Pour Bélanger, la lumière est une composante fondamentale d’un film, elle a autant d’importance que le scénario et la mise en scène.
Photo: Québec Cinéma Pour Bélanger, la lumière est une composante fondamentale d’un film, elle a autant d’importance que le scénario et la mise en scène.

Les dernières années ont été particulièrement fastes pour le directeur photo québécois Yves Bélanger. Sollicité par des cinéastes de sensibilités aussi diverses que Clint Eastwood et Xavier Dolan, c’est toutefois avec Jean-Marc Vallée qu’il poursuit sa relation professionnelle la plus fructueuse. Ce dont Yves Bélanger entretiendra le public ce samedi 29 février aux Rendez-vous Québec Cinéma, entre autres aspects d’une profession qui, trente ans plus tard, le stimule comme aux premiers jours.

Mais au fait, la direction de la photographie, c’est quoi ? On l’a demandé au principal intéressé qui, après avoir prévenu qu’il était difficile de répondre clairement à cette question, y est pourtant allé d’explications aussi limpides qu’inspirantes : une constance lors de l’entretien, Yves Bélanger s’avérant aussi évocateur en paroles qu’en images.

« Un film est d’abord et avant tout l’œuvre d’un ou une cinéaste, mais c’est paradoxalement un art collaboratif », note le directeur photo dont on a vu le nom apparaître aux génériques, ces dernières années, de films comme Dallas Buyers Club, Laurence Anyways, Richard Jewell, ou de séries comme Big Little Lies et Sharp Objects.

« La direction photo consiste à trouver des moyens de raconter avec les images, la lumière, les compositions… Je travaille avec des cinéastes qui ont une vision de leur film dans leur tête, et je les aide à concrétiser cette vision en termes purement visuels. Et c’est très concret : quel genre d’objectifs on utilise, quel type d’éclairages, quelle couleur de lumière, et comment veut-on qu’elle tombe, cette lumière ? »

Composante fondamentale d’un film, la lumière a autant d’importance que le scénario et la mise en scène. Avec la lumière, on forge une atmosphère, on fait croire au jour en pleine nuit, ou l’inverse, on suggère la fourberie d’un personnage en voilant d’ombre son visage…

« Depuis le temps du cinéma muet, la lumière contribue à diriger le regard dans l’image. Mais elle fait aussi naître des émotions, elle induit un malaise, crée de la joie… »

Développer une collaboration soutenue, c’est l’idéal : avec Jean-Marc, on n’a à peu près plus besoin de se parler, tellement on se devine

Bref, une foule d’outils et de techniques sont sollicités, une expertise aussi, laquelle vient avec ce qu’Yves Bélanger appelle « l’expérience de vie » : « Un moment donné, tu t’aperçois que tu es vieux et que, quand un réalisateur te parle, tu saisis tout de suite de quoi il parle, même si ça a l’air très vague. Et l’ironie dans tout ça, c’est que si je fais bien ma job, personne n’y pensera en regardant le film. » Là-dessus, Yves Bélanger est ferme : une direction photo qui attire indûment l’attention sur son propre brio ne peut que nuire au film.

« Il m’est arrivé d’entendre des collègues dire : “On va faire telle shot, ça va être une belle shot, ça va être malade !” J’avoue ne pas comprendre : ce qui compte c’est pas la “belle shot”, c’est de raconter l’histoire. Moi, un directeur photo qui se considère un auteur au même titre qu’un cinéaste, je suis pas capable : tout directeur photo qui a travaillé sur une grande œuvre, il a fallu que le réalisateur de cette œuvre lui dise “OK, tu peux faire ça ou essayer ça”. Et encore, au fil des années et de mes lectures — je suis un maniaque qui achète dix mille livres de cinéma par année — j’ai constaté que, souvent, les innovations viennent des cinéastes ; que ce sont la plupart du temps eux qui ont demandé telle ou telle expérimentation. »

Kubrick le maître

C’est tout jeune, à 8 ans, qu’Yves Bélanger eut une révélation quant à l’effet de l’éclairage au cinéma : l’appel de la lumière, si l’on veut. En cette occasion, son père lui montra le film 2001 : L’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick.

« Rétrospectivement, j’ai pris conscience que ce qui m’a ému — le choc profond que j’ai ressenti — en voyant 2001 venait de la direction photo […] La séquence qui m’a le plus marqué est celle vers la fin, dans cette mystérieuse pièce dont on voit le plafond et où, comme je l’ai compris plus tard, l’éclairage vient du plancher. : tout le plancher était un immense soft light. Ça m’a saisi… Même chose en voyant Le parrain, à 13 ans : l’éclairage venait d’en haut et on ne voyait pas les yeux, et je ne comprenais pas, pour n’avoir encore jamais vu ça. Gordon Willis est un rare cas d’auteur directeur photo selon moi. »

Yves Bélanger ne tarde pas à revenir à 2001, relatant qu’au gré de ses tournages un peu partout dans le monde, il a rencontré différentes personnes ayant travaillé avec Kubrick. « J’ai vite compris qu’il concevait lui-même la direction photo de ses films, mais qu’il avait l’élégance de donner le crédit à son collaborateur immédiat, qui était plus un exécutant. Kubrick contrôlait tout. C’est pour ça que je dis que le directeur photo qui a eu la plus grande influence sur moi, c’est Kubrick. »

D’autres « chocs profonds » survinrent après 2001 et Le parrain, dont les collaborations entre Vittorio Storaro et le réalisateur Bernardo Bertolucci, surtout Le conformiste et 1900.« Le conformiste est un film hyper important. Je me souviens de 1900 : je l’avais vu avec ma blonde, et je m’étais mis à pleurer. Pourtant, il ne se passait rien dans la scène. C’était les mouvements de la caméra, de la grue : c’était purement cinématographique. C’était des émotions purement cinématographiques. »

Nouvelle méthode

Cela saute aux yeux lorsqu’on s’attarde à son parcours : Yves Bélanger est un collaborateur fidèle. Alain Desrochers, Alexis Durand-Brault, Xavier Dolan, Clint Eastwood et tout spécialement Jean-Marc Vallée, ont — littéralement — recouru à ses lumières plus d’une fois. « C’est comme une fille qui te rappelle après une première date : c’est flatteur. Mais oui, développer une collaboration soutenue, c’est l’idéal : avec Jean-Marc, on n’a à peu près plus besoin de se parler tellement on se devine. »

Ensemble, ils ont un peu révolutionné la manière d’envisager un tournage : équipe réduite, mobilité accrue, caméra légère, aérienne… Jean-Marc Vallée, qui le premier a mis en œuvre ce dépouillement technique sur Café de Flore, parle d’une « danse avec les comédiens ».

« On a fait de la pub ensemble dans les années 1990, mais en fiction, ce n’est que sur Dallas Buyers Club qu’on s’est retrouvés [en 2013]. Auparavant, il a fait Young Victoria avec la grosse machinerie hollywoodienne, et là je pense qu’il s’est tanné. Puis il y a eu Café de Flore, où il a expérimenté un éclairage venant uniquement d’éléments de décor, et en utilisant l’Alexa [une caméra numérique plus compacte et requérant moins de lumière]. »

Sur Dallas Buyers Club, qui valut des Oscar à Matthew McConaughey et à Jared Leto, le cinéaste communiqua à son vieil ami son envie de miser dorénavant sur cette souplesse accrue. On connaît la suite. Vint Wild, avec Reese Witherspoon, qui, comme actrice et productrice, les retrouva sur la série Big Little Lies. Dans l’intervalle, les deux complices tournèrent Demolition, avec Jake Gyllenhaal. Sans oublier la remarquable minisérie Sharp Objects.

« Sur Big Little Lies, c’était quand même gros : autant Dallas Buyers Club, on n’avait aucun moyen, autant ça, je ne pourrais jamais le faire au Québec. Pour les intérieurs tournés en studio, ça m’a pris deux semaines à concevoir un set-up avec un éclairage ambiant réaliste et une “fausse lumière naturelle” venant des fenêtres. J’ai vraiment l’impression d’avoir créé quelque chose. Les comédiennes pouvaient se promener dans le décor et tourner sur 360 degrés, regarder en haut, en bas, par les fenêtres, et où que se pose le regard, où qu’on pointe la caméra, il n’y avait aucune trace de matériel cinématographique. Au fond, j’ai essayé de recréer artificiellement la vie. »

Caméra à l’épaule, Yves Bélanger se promène dans ces environnements nouveaux, et l’illusion est parfaite.

Ode à la précision

Après plus de trente ans de métier, dégage-t-il des « périodes » dans son travail, comme un peintre ? « Comme je le disais, je ne crois pas trop à cette idée, mais en me préparant à l’exercice des leçons de cinéma, j’ai dû reconnaître que oui, quand même un peu. Les dix premières années, il y a plein de références : un coup d’œil et je reconnais l’influence. C’est typique quand on est en apprentissage. Puis, je me suis affranchi de ça. En 2011-2012, Xavier et Jean-Marc sont arrivés, et leur précision m’a beaucoup nourri. J’aime les cinéastes précis. »

Lorsqu’on lui demande, au vu de cette évolution, si sa passion pour la lumière est demeurée inchangée depuis ses débuts ou si elle s’exprime autrement, le directeur photo prend le temps de la réflexion. « La passion est la même, mais je suis plus relax », conclut-il.

On pourra admirer, et le mot est juste, les plus récentes prouesses d’Yves Bélanger dans 14 jours 12 nuits, à l’affiche le 6 mars.

Leçon de cinéma – Yves Bélanger : directeur photo

Dans le cadre des RVQC. Animation : Claudia Hébert. À la Cinémathèque québécoise, le samedi 29 février, 19 h 30.