Benigni en papa Geppetto

Roberto Benigni (à gauche) incarne Gepetto dans le nouveau film sur Pinocchio, présenté dimache à Berlin.
Photo: John Macdougall Agence France-Presse Roberto Benigni (à gauche) incarne Gepetto dans le nouveau film sur Pinocchio, présenté dimache à Berlin.

« Mes parents étaient analphabètes, confesse le cinéaste acteur Roberto Benigni, qui poussa dans une Toscane de misère. Ils m’avaient demandé de leur lire Pinocchio. C’était vraiment le livre des gens pauvres, mais c’est aussi un grand roman. »

Les aventures de Pinocchio, chef-d’œuvre de littérature enfantine et conte cruel de Carlo Collodi (1881) traduit en 240 langues, a enfanté une myriade d’adaptations à l’écran. Celle de Disney en 1940 notamment côté animation et celle de Roberto Benigni en 2002 au budget pharaonique. Il y incarnait alors lui-même le célèbre pantin devenu vivant, dont le nez s’allonge au fil des mensonges proférés.

Or donc, l’oscarisé de La vie est belle revêt cette fois les habits élimés de Geppetto, pauvre menuisier qui façonna sa marionnette avec amour ; modèle de bon père s’il en est. Benigni joue dans le Pinocchio de Matteo Garrone (Gomorra, Dogman), présenté hier à la Berlinale, après immense succès en Italie. On parle d’une production baroque et somptueuse, avec des décors, des effets spéciaux et des costumes remarquables conçus par les plus grands artisans du genre. Un film un peu longuet, sentimental comme il se doit, mais rebondissant et superbement interprété.

Ce serait drôle de faire un montage des deux films, où je me donnerais la réplique

Si Benigni cabotine à la Berlinale pour le plaisir des photographes qui en redemandent, dans le film, son Geppetto n’en demeure pas moins sobre et émouvant. À ses côtés, le petit Federico Ielapi possède aussi une certaine grâce. Voici son Pinocchio à l’assaut des plus folles aventures, contre les avis de sa bonne fée et de sa conscience à forme de criquet. Pour avoir l’air en bois, l’enfant affrontait au tournage quatre heures de maquillage par jour. Son personnage fougueux n’aurait pas eu autant de patience que le jeune interprète.
 

Devant la presse, Benigni, verbomoteur impénitent, s’en glorifie : « Je suis le seul acteur au monde à avoir joué à la fois Pinocchio et Geppetto. Ce serait drôle de faire un montage des deux films, où je me donnerais la réplique… » Et d’avouer que Francis Ford Coppola lui avait déjà fait la même proposition du rôle de Geppetto à San Francisco : « Mais la production a coulé. Interpréter ce personnage constitue le couronnement de ma carrière. » Il le joue d’ailleurs en dialecte toscan, sa langue maternelle. Benigni loue de tout cœur le travail de Garrone, qu’il considère comme un des plus grands cinéastes italiens dans le sillage de Fellini, et celui du scénariste pour avoir respecté à la fois la lettre et l’esprit du roman de Collodi. « Ce qui ne nous a pas empêchés d’improviser dessus. »

Aux yeux de l’acteur, la fable de Pinocchio est intemporelle en abordant la lutte de chacun d’entre nous pour survivre, résister aux tentations de la route, tout en tâchant d’être heureux. « Elle nous parle des conflits de l’être humain, mais aussi de la société italienne. »

Matteo Garrone avait déjà abordé l’univers du conte dans Tale of Tales en 2015, mais son Pinocchio se révèle nettement plus inspiré. « Le défi était de raconter une des histoires les plus connues au monde tout en surprenant le public. Aussi de s’adresser à la fois aux enfants et aux adultes, sans trahir notre langage, mais dans un registre populaire. »

Garonne voit d’abord Pinocchio comme une grande histoire d’amour entre un père et son fils. « S’il n’y avait pas eu un Geppetto très fort, l’édifice du film se serait effondré. »

Roberto Benigni l’affirmait dans La vie est belle comme en père de Pinocchio : « Tous les pères veulent protéger leur enfant. Geppetto est le père le plus célèbre du monde… avec Joseph. Tous deux étaient menuisiers. Tous deux avaient de gros problèmes avec leurs garçons… »

D’un menuisier à l’autre

Pour tout dire, la relation père menuisier-fils aimant, mais aventureux, compose également la trame du beau film en noir et blanc Le sel des larmes du Français Philippe Garrel. On n’est pas loin des liens de Geppetto et de Pinocchio dans cette nouvelle décortication des rapports humains par le cinéaste de L’enfant secret. Dans la relation père-fils mise en scène se profilent les relations qu’entretenait l’héritier de la Nouvelle Vague avec son propre père, l’acteur Maurice Garrel. Recréées, on l’espère, avec son fils cinéaste et acteur, Louis Garrel.

C’est tendre, élégant, simple, un brin suranné dans la facture, sorte de retour aux sources. La voix hors champ aux modulations littéraires semble issue d’une époque aux relents flaubertiens. D’un côté : les bourdonnements amoureux du jeune héros (Logann Antuofermo) qui vole de femme en femme entre sa province et Paris. De l’autre : ce lien intime et puissant du futur ébéniste avec son père menuisier (brûlant et humain André Wilms), entre sursauts d’indépendance, lâchetés et admiration filiale. D’homme à homme palpite le vrai cœur du film.

Alors que, ces dernières années, le cinéma nous a inondés de pères absents et incompétents, ce retour du balancier vers des formes de paternité bienveillante n’est sans doute pas étranger au besoin de créer de nouveaux modèles masculins… Quitte à en déterrer les racines dans le passé.

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.