«La déesse des mouches à feu», un lumineux film sombre

Les artisans du film «La déesse des mouches à feu» d’Anaïs Barbeau-Lavalette (à gauche) sont montés sur la scène du cinéma Urbania, à Berlin, après la projection du long métrage samedi soir.
Photo: Jannis Wernecke Les artisans du film «La déesse des mouches à feu» d’Anaïs Barbeau-Lavalette (à gauche) sont montés sur la scène du cinéma Urbania, à Berlin, après la projection du long métrage samedi soir.

Ils sont venus à Berlin en délégation. Seize à s’entasser dans le même Airbnb du quartier branché de Kreuzberg aux façades couvertes de graffitis. Tous les jeunes acteurs du film sont ici, parmi certains membres de l’équipe.

C’était touchant de voir samedi soir ces artistes et artisans de La déesse des mouches à feu monter sur scène au cinéma Urbania, après une projection chaudement applaudie. Et pour cause. Toute cette poésie visuelle et sonore, ces images de nature qui baignent les émois d’adolescents à l’assaut des paradis artificiels. Quel film bien joué, touchant, sensuel, au ton juste, pétri de douleur, de musique, d’affrontements et de grâce !

Pour la troisième fois, Anaïs Barbeau-Lavalette voyait un de ses films atterrir à la Berlinale. Le Ring et Inch’Allah étaient passés par le rendez-vous allemand. La déesse des mouches à feu se voit projeté dans la section 14plus consacrée aux oeuvres sur l’adolescence.

De nombreux spectateurs de cette tranche d’âge assistaient à la projection. La cinéaste est venue leur dire à quel point elle avait voulu poser sur son groupe de jeunes un regard sans jugement, en traversant avec eux les précipices et les émotions de cet âge de vertige.

Le roman de Geneviève Pettersen à sa source, c’est un libraire qui l’avait mis dans les mains d’Anaïs Barbeau-Lavalette, lui trouvant un potentiel cinématographique. « Je l’ai lu en une nuit, dit-elle, avec un coup de coeur pour l’authenticité de sa voix. » Les premières expériences sexuelles, la plongée dans la drogue, les références musicales, son ancrage dans l’époque des années 1990 lui étaient familiers.

Jusqu’ici, la cinéaste avait abordé dans ses films des enjeux de société. « Pour la première fois, je me suis sentie libre de ne rien défendre du tout, en racontant l’éclosion d’une femme. » Cela lui a donné des ailes.

Kelly Depeault, l’élue

La déesse des mouches à feu, roman, puis pièce de théâtre, basés sur la vie de Geneviève Pettersen, évoque à Chicoutimi, en 1996, la jeunesse éclatée de Catherine (Kelly Depeault, qui crève l’écran) entre une mère aimante et troublée (Caroline Néron, parfaite) et un père délaissé et blessé (Normand D’Amour, d’une formidable humanité). La sexualité, l’amitié, la drogue omniprésente, le camp dans les bois où une constellation d’adolescents s’éclate, la polyvalente, les parents qui divorcent, se déchirent et se retrouvent, les chagrins et les joies : tout est vécu de l’intérieur, sans la voix de la narratrice, ici éludée. « Il fallait que la ligne dramatique repose sur les épaules du personnage. »

En auditionnant Kelly Depeault, Anaïs Barbeau-Lavalette a su qu’elle serait l’élue : « Elle possédait une charge, une expérience de vie… » La jeune fille avait joué dans le film à petit budget Vacarme, de Neegan Trudel, et dans le téléroman L’échappée, sur TVA. Elle portait une blessure. Anaïs l’a accompagnée de manière fusionnelle. Les scènes de sexe étaient chorégraphiées, l’univers de la drogue évoqué par des images et des sons aquatiques davantage qu’à travers un foisonnement d’effets psychédéliques.

Catherine Léger a scénarisé le roman, préservant l’essentiel, sacrifiant des passages, dont le déluge final, mais fidèle à son esprit. Le groupe de jeunes semble vivre plus qu’il ne joue. En amoureux mélancolique, Robin L’Houmeau brosse un beau personnage mutique et mystérieux.

Une équipe soudée

Le plateau, à moitié à Chicoutimi, à moitié dans un bois près de Montréal, fut une expérience de groupe en harmonie. Le tournage était écoresponsable : vêtements et décors recyclés, nourriture non utilisée envoyée à des soupes populaires. « Chicoutimi est une belle ville. Elle nous a apporté la présence de l’eau. Quant à la fusion de la gang, on l’avait vécue bien avant le tournage, répétant dans le camp du bois avec la caméra. Ça nous a soudés. »

Certains dialogues étaient improvisés, parfois entendus en répétition, puis repris au tournage, ajoutant des accents de sincérité. La cinéaste puise ses repères dans le documentaire. « J’ai demandé à mon directeur photo, Jonathan Decoste, de m’emmener ailleurs », dit-elle. Il l’a entraînée dans un lyrisme impressionniste sans effets excessifs ou appuyés. Il s’agit du film le plus lumineux d’Anaïs Barbeau-Lavalette, par-delà le chaos des dérives adolescentes mises en scène. Stéphane Lafleur lui a offert un montage fluide.

La jeune Kelly Depeault, 17 ans, avec sa présence éclatante, dut relever bien des défis : « Il y avait de grosses émotions à rendre, confiait-elle en entrevue, mais je suis bien dans la douleur. Catherine parle avec ses yeux, et moi aussi. Je joue comme une enfant qui se transforme en papillon. »

Pour la première fois, Caroline Néron, dans la peau de la mère aimante et paumée, se sentait enlaidie à l’écran. « J’incarne une femme en dépression totale. Je me bats, j’engueule mon mari, je sacre. Je suis maganée physiquement. C’était le fun à jouer. » Elle est formidable dans le film, et moins enlaidie qu’elle ne pense. Ça faisait treize ans que la femme d’affaires, actrice dans L’âge des ténèbres, n’avait pas joué. « Et je me suis retrouvée sur un plateau rempli de bienveillance… »

Dans le roman de Geneviève Pettersen, l’héroïne rêvait d’aller à Berlin. Ici, elle l’aura merveilleusement accompli.

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.

Photo: Jannis Wernecke Anaïs Barbeau-Lavalette (à gauche) et son équipe de jeunes acteurs ont été chaudement applaudis à la fin de la projection.