Grandeurs et misères du cinéma

Sigourney Weaver s’est dite ravie de l’omniprésence féminine sur le plateau de «My Salinger Year», présenté en ouverture de la 70e Berlinale jeudi.
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Sigourney Weaver s’est dite ravie de l’omniprésence féminine sur le plateau de «My Salinger Year», présenté en ouverture de la 70e Berlinale jeudi.

Il y a toujours ce sentiment d’étrangeté à Berlin à l’heure de traverser l’ancien no man’s land entre l’Est et l’Ouest pour filer de l’hôtel aux lieux de projections. Des bouts de mur, une histoire mal endormie, des ruines incorporées aux constructions récentes qui poussent comme des champignons, la peur d’une montée de l’extrême droite palpable au cours des manifestations culturelles.

Ici, dans la fraîcheur de l’hiver, c’est un peu par ailleurs un lendemain de veille pour les Québécois à la Berlinale. Les critiques internationales — on s’y attendait un peu — ne sont pas tendres envers My Salinger Year, de Philippe Falardeau, qui aura ouvert le bal du festival jeudi. Assassinat en règle au Guardian, exaspération ressentie chez Variety devant le jeu faiblard de la jeune comédienne Margaret Qualley, haussement d’épaules venu du Hollywood Reporter, mais la voix du Screen plus indulgente. En gros, l’espoir de trouver ici un distributeur américain va s’amenuisant. Mauvaise publicité que cet accueil médiatique.

Combien dangereux d’offrir une oeuvre plutôt commerciale dans un grand festival, mais allez décliner pareille invitation… My Salinger Year, malgré ses faiblesses, n’est pas sans qualités, sauf que les cinéphiles cherchent des moments intenses de cinéma. Chaque année, le film d’ouverture, léger, destiné à une audience en tenue de soirée, reçoit sa volée de bois vert.

My Salinger Year montre une fois de plus à quel point certains bons cinéastes québécois, à l’heure de tourner en anglais en visant le large public américain, mettent de l’eau dans leur vin, coupent des scènes fortes et finissent par émousser leurs griffes…

Chose certaine, Sigourney Weaver, dont l’interprétation éclairait tout le film, s’est sentie en terrain d’affinités sur le plateau de My Salinger Year. Devant quelques journalistes vendredi, la grande actrice américaine, charmante au fait, abordait son amour de la littérature, étudiée autrefois à l’université ; écho à son personnage d’éditrice dans le film. « Au départ, je voulais devenir écrivaine. Ma génération lisait beaucoup. Aujourd’hui, des étudiants ignorent le nom de Charles Dickens. Espérons que ce film donnera au public le goût des livres », lançait-elle au vent.

Avoir vu des femmes tenir la caméra, s’occuper des décors, omniprésentes comme des abeilles dans la ruche de My Salinger Year la ravissait. « Ça me rendait si heureuse de ne pas être la seule femme sur le plateau. » Le mouvement #MoiAussi sied à cette féministe de la première heure, actrice engagée pour l’égalité des sexes et pour l’environnement qui carbure à l’espoir.

La star d’Alien, qui aura eu droit à un hommage au dernier gala des Oscar, a tenu souvent des rôles de femmes fortes : « Je suis reconnaissante d’avoir pu jouer les superhéroïnes, affirme-t-elle. Dans Alien, comme survivante, ma féminité n’avait pas d’importance et il n’était pas question de sexe. Tout n’était qu’affaire de survie, de force et de personnalité. »

Sigourney Weaver trouve amusant d’avoir le même âge que l’ours de la Berlinale : 70 ans. « Souvent, la personne la plus âgée sur un plateau, c’est moi, mais je trouve important que les générations se sentent interconnectées. L’énergie doit circuler, la solidarité nous animer », estime cette grande dame du cinéma, avec une simplicité qui l’honore.

Somptueux Volevo nascondermi

J’ai vu ici un grand film en compétition. À lui, les honneurs du palmarès, s’il existe une justice en matière de tractations de jurys. Volevo nascondermi (Hidden Away), de l’Italien Georgio Diretti, soufflait par sa puissance, la somptuosité de sa caméra et de sa musique, le jeu exceptionnel d’Elio Germano. Il méritait cent fois les applaudissements nourris du parterre de journalistes.

Ce film est basé sur la vie ingrate du grand peintre italien du XXe siècle  Antonio Ligabue (1899-1965), artiste naïf dans la lignée du Douanier Rousseau, mais aux éclairs de génie d’un Van Gogh, ballotté de foyer en hôpitaux psychiatriques, laid, difforme, à moitié autiste, raillé de tous, reconnu au cours des dix dernières années de sa vie, mais si mal adapté au monde…

Son inspiration hantée, ses cris d’animaux, ses blessures, ses replis sont traduits par une performance d’acteur au regard brûlant, au corps contorsionné. Le tout sur des images bouleversantes, prouesses quasi picturales sur des jeux de caméra d’amplitude. Cette oeuvre de douleur et de perfection stylistique célébrant la grandeur et la solitude de l’artiste est de celles qui nous font croire encore à l’avenir du septième art.

Samedi, on verra le film d’Anaïs Barbeau-Lavalette, La déesse des mouches à feu. À suivre…

Odile Tremblay séjourne à Berlin grâce au soutien de la Berlinale et de Téléfilm Canada.