«Fahim»: les règles du jeu

Dans «Fahim», les échecs ne sont qu’un prétexte, l’illustration d’une passion comme armure face à l’intolérance.
Photo: Film Opale Dans «Fahim», les échecs ne sont qu’un prétexte, l’illustration d’une passion comme armure face à l’intolérance.

« Pas de papiers, pas d’échiquier. » C’est ainsi que pouvait se résumer la vie de Fahim Mohammad, jeune Bangladais arrivé en France à la fin des années 2000 avec son père, mais rien dans les poches, si ce n’est une passion et un talent exceptionnel pour les échecs. Ce jeu peut s’avérer long, complexe, cruel, et il en va de même lorsque l’on s’engage dans le labyrinthe des services pour réfugiés et du système de sélection des immigrants. Ce duo l’apprendra à la dure.

L’histoire de Fahim n’a rien d’une fiction. Le garçon a remporté un important tournoi alors que lui et son père vivaient dans la rue, séparés d’une partie de leur famille toujours au Bangladesh. Mais ils ont pu compter sur la ferveur d’un club d’échecs, sur celle d’un entraîneur dévoué et sur la solidarité de toute une communauté pour éviter l’expulsion, voire la déchéance.

Cette histoire de courage, mais aussi de douance exceptionnelle, a séduit Pierre-François Martin-Laval, acteur et réalisateur très associé à la comédie (Les profs, Gaston Lagaffe), visiblement désireux d’ajouter une subtile couche de gravité à sa filmographie. Dans Fahim, il entremêle ainsi les considérations géopolitiques (même si la situation sociale du Bangladesh est ici purement anecdotique), les préoccupations humanitaires (la France vue à la fois comme grande terre d’accueil et immense foutoir administratif) et, bien sûr, les rituels entourant ce jeu hautement stratégique (le cinéaste règle le tout comme des combats où l’intelligence demeure l’arme la plus redoutable).

Fahim, c’est aussi l’occasion pour Gérard Depardieu de jouer à nouveau au colosse aux pieds d’argile, une posture qu’il maîtrise à la perfection, cette fois en professeur d’échecs bourru et tonitruant qui prendra le jeune prodige (Assad Hamed, un charme certain) sous son aile. Cet ogre mal fagoté et mal élevé, qui fait le désespoir de sa collègue Sylvie (Isabelle Nanty, toujours d’un naturel étonnant), même si elle en pince pour lui, permettra au futur champion de s’épanouir — pas tant comme joueur que, à coups de bravades et d’injures, comme futur citoyen d’une société qui ne veut pas de lui.

Le fantasme « black-blanc-beur », récemment mis à mal dans Les misérables de Ladj Ly, plane sur ce film, la communauté de Créteil devenant ici le microcosme d’une France tolérante, ingénieuse, embrassant la diversité et prête à la soutenir dans l’épreuve, dont les bagarres avec l’administration publique semblent toujours les plus difficiles à remporter. Pierre-François Martin-Laval, qui apparaît brièvement en inflexible figure d’autorité, opte pour une approche bienveillante de son sujet, insistant peu sur la misère matérielle des protagonistes traqués, préférant célébrer leur courage devant l’adversité.

Même si les dialogues sont souvent farcis de références historiques à la gloire de ce jeu (tâche dévolue à Depardieu, à la manière d’une page Wikipédia), les échecs ne sont qu’un prétexte, l’illustration d’une passion comme armure face à l’intolérance, et parfois métaphore de l’intelligence stratégique nécessaire pour survivre dans un monde sans pitié. La démonstration ne manque ni d’émotions ni de bons sentiments, tablant sur un humour candide et un refus de noircir le trait sur les réelles conditions de vie des sans-papiers, ces infortunés anonymes traversant nos sociétés souvent avec la peur au ventre.

Jacques Audiard avait établi un constat nettement plus puissant dans Dheepan, tandis que Pierre-François Martin-Laval fait de Fahim l’éloge d’une France résolument fantasmée, un Slumdog Millionaire en mineur, sans l’énergie foudroyante de Danny Boyle ni le charisme vibrant de l’acteur Dev Patel.

Fahim

★★★

Drame biographique de Pierre-François Martin-Laval. Assad Hamed, Gérard Depardieu, Isabelle Nanty, Mizanur Rahaman. France, 2019, 107 minutes.