«Disappearance at Clifton Hill», un film noir comme le souvenir

Le cinéaste Albert Shin se pince encore du travail accompli par Marie-Josée Croze dans le rôle de Mrs. Moulin. Ce n’est qu’au troisième acte, lors d’une scène de confrontation dans un restaurant, qu’on a l’occasion de découvrir, et d’entendre, le personnage. Et ce que Mrs. Moulin a à dire propulse le film en des contrées plus glauques encore.
Entract Films Le cinéaste Albert Shin se pince encore du travail accompli par Marie-Josée Croze dans le rôle de Mrs. Moulin. Ce n’est qu’au troisième acte, lors d’une scène de confrontation dans un restaurant, qu’on a l’occasion de découvrir, et d’entendre, le personnage. Et ce que Mrs. Moulin a à dire propulse le film en des contrées plus glauques encore.

Marie-Josée Croze n’est pas la vedette du film Disappearance at Clifton Hill. Même qu’elle doit y apparaître pour un total de sept ou huit minutes, maximum. Et pourtant, une fois que ce thriller à combustion lente a généré sa dernière circonvolution et livré l’ultime clé de son mystère, c’est le souvenir de l’actrice qui perdure. Et pour cause : lors d’une scène pivot, Marie-Josée Croze balance à l’héroïne coite un monologue à glacer le sang. Si brève soit-elle, c’est là, s’en réjouit le réalisateur Albert Shin, une grande performance. Et un rappel de l’adage voulant qu’il n’existe pas de petit rôle.

Campé dans un Niagara Falls morne et quasi désert durant la morte-saison, Disappearance at Clifton Hill conte l’enquête d’Abby, une jeune femme mythomane traumatisée jadis par le kidnapping d’un garçon dont elle a été témoin.

« L’intrigue comme telle est fictive, mais la prémisse est inspirée d’un de mes souvenirs d’enfance : j’avais cinq ou six ans, et j’ai vu, comme Abby, un garçon être emmené de force dans une voiture exactement comme dans le prologue du film. D’ailleurs, j’ai tourné cette séquence à l’emplacement exact où ça s’est passé », confie le réalisateur et coscénariste Albert Shin.

Dans un premier temps, le futur cinéaste refoula ce qu’il avait vu, car trop terrifié. Et sans doute aussi parce qu’il était en état de choc. Puis, à l’adolescence, Albert Shin commença à s’ouvrir sur l’événement. Un étrange phénomène se produisit alors. « Je me suis mis à en parler sans arrêt, mais plus je revisitais l’épisode, et plus ça devenait gros et invraisemblable, au point où j’en suis moi-même venu, pour un temps, à douter que ce fût vraiment arrivé. »

Dans le film, personne n’a cru Abby, autrefois. Sans l’expliciter, le film laisse entendre que la mythomanie du personnage, exacerbée en périodes de stress émotionnel, pourrait s’être développée dans la foulée de cette vérité traumatique qui lui valut d’être prise pour une menteuse, enfant. Mais voici qu’à son retour dans son patelin au décès de sa mère, Abby est de nouveau assaillie par le passé.

Depuis le motel familial vétuste (la mère du réalisateur fut la propriétaire d’un tel établissement là-bas), Abby investigue et, ce faisant, croise la route d’une galerie de personnages dont chacun se révèle plus inquiétant que le précédent.

« Ces personnages sinistres et excentriques sont nés de mon désir de m’amuser avec les codes du film noir. Il y a de ça dans le côté “détective amateur” d’Abby. D’ailleurs, c’était très clair pour moi que je voulais une héroïne et non un héros, d’une part parce que je ne souhaitais pas donner dans l’autobiographie et un personnage masculin serait peut-être involontairement devenu mon alter ego, et d’autre part parce que le film noir est traditionnellement porté par un protagoniste. La femme y est reléguée à la figure de femme fatale. J’ai voulu inverser ça. »

Marquer les esprits

Au sein de ce défilé de suspects potentiels se distinguent, entre autres, un riche promoteur à l’origine d’un programme de parrainage pour adolescents en difficulté qui cache peut-être des agissements sordides, un détective patenté — et parano — incarné par nul autre que le cinéaste David Cronenberg, une femme colérique et son mari confiné à un fauteuil roulant, ainsi qu’une certaine Mrs. Moulin, dompteuse de tigres dans le cirque local et mère d’un gamin qui se serait autrefois suicidé dans les jours suivant le kidnapping qu’Abby est certaine d’avoir vu.

Albert Shin se pince encore du travail accompli par Marie-Josée Croze dans ce rôle qu’on découvre d’abord par l’entremise d’images de reportages floues. Ce n’est qu’au troisième acte, lors d’une scène de confrontation dans un restaurant, qu’on a réellement l’occasion de découvrir, et d’entendre, le personnage. Et ce que Mrs. Moulin a à dire propulse le film en des contrées plus glauques encore. Pour autant, il ne faudrait pas croire qu’on apprend là le fin mot de l’histoire. Au contraire, l’énigmatique Mrs. Moulin laisse à terme planer une ambiguïté terrible quant à la véracité de ses déclarations.

Au cours de ce monologue, Marie-Josée Croze allume dans son regard une lueur machiavélique, puis trouble, puis incertaine…

« Je rêvais de tourner une scène de dinner, un autre incontournable du film noir, et ça me semblait aller de soi que l’intrigue culmine à ce moment-là. C’était très angoissant au départ parce que je savais que cette scène-là était celle qui allait “faire” ou “défaire” le film. J’étais tellement content que Marie-Josée accepte… Pendant le tournage, la tension était palpable ; il y avait de l’électricité dans l’air. Quand Marie-Josée a terminé son monologue, l’équipe et moi étions complètement bouche bée. Elle venait d’amener le film à un autre niveau ; ça a dépassé toutes mes attentes. »

En l’occurrence, s’avérer « inoubliable » l’espace d’une brève participation dans un film est un art singulier que la comédienne maîtrise de longue date. Vedette en ce moment, en France, de la minisérie à succès Mirage (attendue en mars au Québec), et auparavant, ici, des films Maelström, de Denis Villeneuve, et Les invasions barbares, de Denys Arcand, qui lui valut le prix d’interprétation féminine à Cannes, Marie-Josée Croze est d’abord sollicitée pour des premiers rôles, comme en atteste sa filmographie.

Toutefois, et contrairement à plusieurs acteurs qui craignent de perdre du galon, Marie-Josée Croze n’a jamais eu de problème à « ne faire que passer » dans un film dès lors que celui-ci s’annonçait prometteur. Quand on reconnaît le potentiel d’un rôle, quelques minutes suffisent pour marquer les esprits.

On pense à Jeannette, la tueuse qu’elle incarne dans Munich, de Steven Spielberg, ou encore à l’élusive Margot dans Ne le dis à personne, de Guillaume Canet, voire à la docteure Durand dans Le scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel.

Albert Shin renchérit sur ce thème : « Pour cette scène qui se voulait le point d’orgue du film, j’avais besoin non seulement d’une actrice douée, mais dont la seule présence en imposerait. Pareil pour David Cronenberg : le simple fait que ce soit lui donne une couleur particulière au personnage. Ça amplifie cette espèce d’étrangeté diffuse que j’ai tâché d’insuffler à l’histoire. »

Réalité décalée

En effet, la réalité dans laquelle se déroule Disappearance at Clifton Hill rend compte d’un décalage de plus en plus marqué. À cet égard, Albert Shin reluque assurément du côté du cinéma de David Lynch, de Blue Velvetplus spécifiquement, dans son rebrassage des codes du film noir.

À la fois familier et insolite, son Niagara Falls n’est pas celui des cartes postales. D’ailleurs, la ville ne voyait pas d’un bon œil le projet du jeune cinéaste, qui relate avoir dû tourner parfois à l’arraché en plus d’esquiver les maints bâtons qu’on tenta de lui mettre dans les roues.

« C’est une impression défavorable qui s’est formée sans même qu’ils aient lu le scénario. Le sujet leur a peut-être fait peur… C’est dommage, parce qu’au fond, mon film est une lettre d’amour à Niagara Falls. »

Un amour certes tordu, mais n’est-ce pas là, encore, l’apanage du film noir ? Quoi qu’il en soit, Albert Shin est heureux du résultat final. Il a en outre pu faire la paix avec ce qu’il vit naguère. « Ce n’était pas le but, mais maintenant que le film est terminé et qu’il sort un peu partout, je prends conscience que j’ai exorcisé quelque chose. »

Disappearance at Clifton Hill prend l’affiche le 28 février

Pas de petits rôles

Quelques exemples d’actrices qui ont volé la vedette en n’apparaissant que dans une seule scène.

Anne Bancroft expliquant à son gendre (Bill Pullman), tout en faisant un tour de cartes, qu’il n’a aucune idée de qui est réellement sa femme (Nicole Kidman) dans Malice, d’Harold Becker.

Melissa McCarthy (qui apparaît techniquement deux fois) en mère qui se déchaîne dans le bureau de la directrice d’école dans This Is 40, de Judd Apatow.

 

Vanessa Redgrave hantée par le souvenir de l’enfant qu’elle fut jadis lors de l’épilogue d’Atonement, de Joe Wright.

 

Tilda Swinton en motarde de montagne qui assène une violente fin de non-recevoir à Bill Murray dans Broken Flowers, de Jim Jarmusch.