Jeanne Leblanc, une petite ville, ici ou ailleurs

La cinéaste n’entend pas donner dans le réconfort. Ses motifs remontent en l’occurrence à la préhistoire, où l’humanité «racontait» des histoires dans un tout autre but. «Les premiers récits qu’on a trouvés dans les grottes servaient à prévenir contre les dangers qui guettaient au-dehors.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La cinéaste n’entend pas donner dans le réconfort. Ses motifs remontent en l’occurrence à la préhistoire, où l’humanité «racontait» des histoires dans un tout autre but. «Les premiers récits qu’on a trouvés dans les grottes servaient à prévenir contre les dangers qui guettaient au-dehors.»

L’histoire du film Les nôtres se déroule à Sainte-Adeline, petite ville fictive mais dans laquelle on reconnaît d’emblée maintes localités québécoises. Ce n’est pas fortuit : le drame qui s’y déroule pourrait avoir cours n’importe où. Car drame il y a. En effet, au moment où la communauté tissée serrée se remet à peine d’une tragédie l’ayant justement solidarisée comme jamais, voici qu’un scandale éclate par l’entremise d’une adolescente, Magalie. Or, rien n’étant simple aux yeux de la cinéaste Jeanne Leblanc, ce qui s’ensuit s’avère tout sauf un banal récit de façades proprettes qui se lézardent pour révéler la laideur qui se cache derrière. Il y a de cela, certes, mais son film, très riche, très dense, a d’autres visées.

Dévoilé mercredi en ouverture des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC), Les nôtres est le deuxième long métrage de Jeanne Leblanc après Isla Blanca. Et c’est le genre de films sur lequel moins on en sait, le mieux. La genèse du projet remonte à huit ou neuf ans. Avant la prémisse ou des ébauches de personnages, ce sont les thèmes qui se sont manifestés.

« Très tôt, Judith [Baribeau, la coscénariste] et moi, nous nous sommes aperçues que nous avions envie de parler du silence dans les petites communautés, de la culpabilité et de l’impunité. »

Pour l’anecdote, c’est Marianne Farley, ici actrice et productrice, qui présenta les deux femmes. « Il faut savoir que Marianne et moi somme toute les deux très militantes, très engagées sur différents enjeux sociaux, et Judith aussi. Et bref, Marianne sentait qu’on formerait une bonne équipe d’écriture. Elle avait vu juste. »

C’est Amin Maalouf qui écrivait que dès qu’on se sent attaqué dans une facette de son identité, on la défend coûte que coûte. Quitte à faire des dommages collatéraux, qu’on excuse ensuite parce qu’on estime qu’on avait de bonnes raisons. C’est beaucoup de ça que parle le film : ces “bonnes raisons”. 

Pas de sentiments consensuels

Sainte-Adeline n’est pas sans rappeler Saint-Robin, cette « petite ville, ici ou ailleurs » où se déroule Le corbeau. Comme dans le chef-d’œuvre de Clouzot, le drame agit comme un agent révélateur auprès de la population. Sans éventer son secret, on se bornera à préciser que la tempête au cœur de laquelle se trouve malgré elle Magalie (Émilie Bierre) est le fait des actions de quelqu’un d’autre.

Quelqu’un dont la jeune fille refuse de dévoiler l’identité, mais que les gens du coin n’en prennent pas moins sur eux d’identifier : Manuel, le fils adoptif du maire, dont les origines mexicaines jusqu’ici « invisibles » deviennent soudain objet de méfiance et de rejet. Entrée en scène de l’odieux « Je suis pas raciste, mais… ».

« Quand on se sent menacé, nécessairement, on a un réflexe de repli identitaire. C’est Amin Maalouf, dans Les identités meurtrières [Grasset, 1998], qui écrivait que dès qu’on se sent attaqué dans une facette de son identité, on la défend coûte que coûte. Quitte à faire des dommages collatéraux, qu’on excuse ensuite parce qu’on estime qu’on avait de bonnes raisons. C’est beaucoup de ça que parle le film : ces “bonnes raisons” derrière lesquelles on se cache collectivement, et les apparences auxquelles on tient à ce point parce qu’elles nous rassurent, justement. »

Jeanne Leblanc abhorre ce qu’elle appelle les sentiments consensuels. Jusqu’à maintenant, y compris dans ses courts métrages, elle a toujours privilégié une gamme d’émotions complexes, parfois glauques. « Je n’ai pas peur d’emprunter des détours tortueux, sans édulcorer. »

Et de fait, Les nôtres aborde un sujet grave avec doigté, mais sans chercher à en minimiser l’horreur. Autrement dit, c’est plein de sensibilité dans l’approche, mais c’est complètement dénué de sensiblerie.

« Je remarque que les récits maintenant se veulent souvent réconfortants, et je comprends, mais on y simplifie l’humain, je trouve. Les humains que je montre dans le film sont pour la plupart coupables — adultes, jeunes — à différents degrés, mais ils ont tous des justifications, de “bonnes raisons”. Si on est honnête, on peut les comprendre sans pour autant être d’accord. Et c’est ce qui est tordu, mais dans la vie, c’est comme ça. Dans un café où il y a cinquante personnes, il y en aura au moins cinq qui auront été touchées d’une manière ou d’une autre par une histoire comme celle du film. Garanti. Judith et moi avons tellement lu d’études, de recherches, de témoignages… »

Mise en garde

On l’aura compris, la cinéaste n’entend pas donner dans le réconfort. Ses motifs remontent en l’occurrence à la préhistoire, où l’humanité « racontait » des histoires dans un tout autre but. « Les premiers récits qu’on a trouvés dans les grottes servaient à prévenir contre les dangers qui guettaient au-dehors. Donc, au commencement, raconter, c’était aussi mettre en garde. Il y a de ça dans le film. »

Et contre quoi Les nôtres met-il en garde ? Tout dépend de la lecture — plusieurs sont possibles, et c’est tant mieux — que l’on fait du film. Il y a cette dénonciation de l’hypocrisie d’une communauté qui se tait et sacrifie ce faisant une jeune fille sur l’autel des sacro-saintes apparences à maintenir : de là, on extrapole. On peut également voir dans ladite communauté le microcosme d’un Québec secoué par de profonds remous identitaires : le jeune Manuel qu’on s’empresse, à tort, d’accuser, est cet « autre » dont on s’accommode quand ça va bien, mais qu’on tend à montrer du doigt quand ça va mal.

Lorsqu’on demande à Jeanne Leblanc si cette dernière avenue interprétative était préméditée, elle marque une pause avant de répondre. « Je pense à ce concept : “ local is global … C’est encore Amin Maalouf, cette fois dans son récent Le naufrage des civilisations [Grasset, 2019], qui parle des culs-de-sac identitaires dans lesquels on fonce… On peut avoir une vision très positive et se trouver vertueux comme société, mais en ce moment, je trouve au contraire que tous les signaux d’alarme portent à croire qu’on assiste à un repli identitaire. Parce qu’on a peur. Parce qu’on sent que le monde tel qu’on le connaît est en pleine métamorphose et qu’on veut se protéger. Je ne peux pas nier cette lecture, ne serait-ce parce que je fais partie de ce Québec-là ; on en fait tous partie, qu’importe de quelle allégeance on est. »

C’est aussi à cela que songe Jeanne Leblanc lorsqu’elle évoque ces premiers dessins narratifs, dans les cavernes, qui servaient à prévenir des périls environnants.

Justice réparatrice

Passionnant sous-texte, quoi qu’il en soit, d’autant que Les nôtres ne cherche pas à culpabiliser, mais à sonder. D’ailleurs, il y a quelque chose d’aussi terrible que crédible dans le dénouement : pas de grande scène de dénonciation ni de mise au ban du coupable.

Mais voilà, tandis qu’on redoute que ce silence infâme l’emporte, la toute dernière scène s’attarde sur Magalie, et ce qu’elle fait alors annonce un affranchissement certain.

« Au-delà de la justice punitive, ce qui nous intéressait avec Judith, c’était la justice réparatrice ; être du côté de la victime. C’est elle qui cherche à s’émanciper, nonobstant la punition ou la non-punition infligée. Judith et moi voulions que l’émancipation de Magalie repose d’abord et avant tout sur cette force intérieure qu’on peut avoir quand on décide consciemment de s’en sortir. Qu’on décide que peu importe les circonstances, et peu importe où elle se trouve : “cette personne-là n’aura plus d’emprise sur moi”. »

C’est cette détermination que Jeanne Leblanc capte dans le regard d’Émilie Bierre, et sur laquelle elle reste, à dessein, jusqu’au générique de fin.

Les nôtres sera projeté aux RVQC le 26 février et le 5 mars, puis prendra l’affiche le 13 mars.