«Une grande fille»: les amitiés contraires

Lent, exigeant, superbement réalisé, «Une grande fille» est un film qui commande de l'abandon, du lâcher-prise. Car c’est là une œuvre qui suinte le désespoir par tous ses pores.
Photo: Kino Lorber Lent, exigeant, superbement réalisé, «Une grande fille» est un film qui commande de l'abandon, du lâcher-prise. Car c’est là une œuvre qui suinte le désespoir par tous ses pores.

La scène se déroule dans une blanchisserie, celle d’un hôpital, comme l’indiquent les bandelettes de tissu mises à sécher bien qu’encore rougies de sang. À l’avant-plan, une jeune femme se tient immobile, l’œil fixe, le souffle traînant, comme paralysée. Elle l’est. Blessée à la tête pendant la Deuxième Guerre mondiale qui vient de se terminer, Iya, infirmière depuis son retour du front, est parfois victime de telles absences épileptiques, ou épisodes de tétanie. Durant les deux heures et quelques que dure son film Une grande fille, c’est un peu dans cet état d’incontrôlable stupeur que le cinéaste Kantemir Balagov plonge le cinéphile.

Lent, exigeant, superbement réalisé, Une grande fille est un film qui commande de l’abandon, du lâcher-prise. Car c’est là une œuvre qui suinte le désespoir par tous ses pores.

Ainsi, malgré la nature imprévisible de sa condition, Iya s’occupe-t-elle avec amour du petit Pashka, le fils de son amie Masha, qui doit sous peu être démobilisée et rentrer à Leningrad. Puis, juste avant le retour de cette dernière, ce que l’on redoutait d’instinct survient : Pashka meurt. De la tragédie naîtra un pacte auquel Iya ne consent que parce qu’elle se sent coupable : concevoir un bébé pour Masha, qui, elle, ne le peut plus.

Cet enfantement qui se concrétisera ou non revêt une dimension métaphorique, en cela qu’il représente la tentative de reconstruction de deux jeunes femmes éprouvées par la guerre, par la vie. Mais cette quête d’une naissance comme symbole d’une renaissance est ardue : Iya et Masha sont des survivantes qui composent, chacune à sa manière, avec les aléas de ce que l’on appelle à présent un syndrome post-traumatique. Lequel, sauf erreur, a rarement été abordé sous l’angle féminin au cinéma.

À ce sujet, le film s’inspire en partie des écrits de Svetlana Alexievitch (La guerre n’a pas un visage de femme, prix Nobel de littérature), qui a enregistré et retranscrit les témoignages de femmes russes ayant vécu la Deuxième Guerre mondiale.

Opposées complémentaires

Il en résulte deux portraits éminemment complexes et poignants. Une relation tourmentée, que celle d’Iya et de Masha. Car si elles se raccrochent l’une à l’autre afin de ne pas couler, elles menacent justement de se noyer ensemble.

Il y a à cet égard quelque chose d’indubitablement malsain dans leurs rapports, avec des statuts changeants quant à qui domine et qui est dominée. On n’est toutefois jamais dans une vision fétichiste ou complaisante. Balagov s’attarde plutôt à révéler les différents niveaux de complexité, et de contradictions, d’une codépendance tour à tour toxique et aimante.

Un parcours psychologique sinueux, et parfois un brin cahoteux, que les remarquables Viktoria Miroshnichenko et Vasilisa Perelygina rendent non seulement crédible, mais fascinant. Blonde, diaphane, sa silhouette filiforme augmentée par trucages optiques, la première a une présence quasi céleste face à la seconde qui, avec sa chevelure rousse, ses œillades sensuelles et son caractère trempé, est son exact contraire. Ou son parfait complément ? Solidaires dans leurs blessures, Iya et Masha…

À l’instar du récent (et grandiose) Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma, mais dans un registre tout autre, Une grande fille consiste en une succession de tableaux vivants composés avec une virtuosité folle et force références à la peinture. Les maîtres flamands dominent chez Balagov, qui multiplie les variations de contrastes rouge-vert, opposés complémentaires sur le cercle chromatique, concept en phase avec ce que projettent les protagonistes.

Disciple d’Alexandre Sokourov (L’arche russe, Faust), Kantemir Balagov, 28 ans à peine, a l’an passé remporté le prix de la mise en scène à Un certain regard, à Cannes : il n’a d’ores et déjà rien à envier à son mentor.

On est saisi par tant de beauté, et c’est le but. Devant ces images sublimes, on ne peut que rester les yeux grand ouverts, ébloui, mais d’autant plus impuissant face au drame. Comme Iya au commencement.

Une grande fille (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame psychologique de Kantemir Balagov. Avec Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina, Andreï Bykov. Russie, 2019, 130 minutes.