Mattotti chez les ours de Buzzati

«La grande force visionnaire de Dino Buzzati reposait sur son graphisme, dont j’ai voulu utiliser la richesse pour rendre le dessin joyeux et poétique. Alpiniste, il venait de la Lombardie. À ses yeux, les montagnes siciliennes semblaient exotiques. Les ours pouvaient y parler aux hommes», explique Lorenzo Mattotti.
Photo: Maison 4/3 «La grande force visionnaire de Dino Buzzati reposait sur son graphisme, dont j’ai voulu utiliser la richesse pour rendre le dessin joyeux et poétique. Alpiniste, il venait de la Lombardie. À ses yeux, les montagnes siciliennes semblaient exotiques. Les ours pouvaient y parler aux hommes», explique Lorenzo Mattotti.

Également peintre, illustrateur et affichiste, Lorenzo Mattotti est un grand bédéiste italien multiprimé, qui vit à Paris. Le poète musicien Lou Reed aura fait appel à lui pour illustrer son recueil de poèmes sur Edgar Allan Poe. L’auteur des exceptionnels albums Feux et Docteur Jekyll & Mister Hyde, maître du crayon gras et du pastel, avait déjà tâté du dessin animé en format court. Il s’attaquait pour la première fois à la réalisation d’un long métrage avec La fameuse invasion des ours en Sicile, d’après un conte de littérature jeunesse signé par l’écrivain Dino Buzzati (auteur du Désert des Tartares) qui l’avait illustré lui-même en 1945. La production mit plusieurs années avant de pouvoir acquérir les droits d’adaptation de la veuve de Buzzati.

Ce superbe film, sur nos écrans dès vendredi, lancé à Cannes dans la section Un certain regard, coproduction France-Italie, se retrouve en lice aux César pour le meilleur film d’animation. La fameuse invasion des ours en Sicile a reçu le concours des scénaristes Thomas Bidegain (Un prophète) et de Jean-Luc Fromental, familier des adaptations de bandes dessinées à l’écran.

Le Devoir a rencontré le réalisateur à Paris. Mattotti avoue avoir trouvé l’expérience éprouvante : « Cinq ans à plein temps, c’est long. Je me suis demandé si ça valait la peine d’autant m’investir. Il y a 20 ans, j’aurais eu vraiment peur de m’y engager. Mais j’étais motivé par l’idée de faire un film pour les jeunes, avec une autre façon de raconter des histoires que celle qu’ils ont l’habitude de voir, en passant par notre patrimoine italien. La transmission, c’est vital. »

 
Photo: Maison 4/3 Scène de «La Fameuse invasion des ours en Sicile»

Ce conte met en scène Tonio, le fils du roi des ours, enlevé par des chasseurs dans les montagnes de Sicile. Son père, Léonce, avec son armée, en des temps de famine, entreprend d’envahir le royaume des hommes, avec l’aide d’un magicien. Mais la cohabitation des humains et des ours ne se révélera ni naturelle ni souhaitable. Dans sa version française, le film s’offre entre autres les voix de Thomas Bidegain, Leïla Bekhti et Jean-Claude Carrière.

La fameuse invasion de la Sicile par les ours avait été créé par Buzzati après le fascisme. On peut d’ailleurs y voir une allégorie du règne de Mussolini dans le personnage du tyrannique grand-duc. « Dino Buzzati a eu une grande influence sur moi, déclare Mattotti. Il fait partie de mes colonnes culturelles. Je me suis inspiré de ses dessins en les retravaillant pour y apporter une dimension de spectacle. Le fascisme, c’est aujourd’hui la soif du pouvoir aussi. Mais le film parle également du rapport avec la nature, de corruption, des liens père-fils. »

À ses yeux, les enfants, quoique gavés d’animation hollywoodienne, demeurent ouverts d’esprit. « Il ne faut pas toujours chercher à leur servir des choses contemporaines. Cette histoire est intemporelle. Mieux vaut raconter aux jeunes l’Iliade et l’Odyssée. Mais on a voulu faire également un grand film populaire. »

Des modifications ont été apportées au conte de Buzzati, en y ajoutant un troubadour et sa fille, qui recueillent le récit d’un vieil ours et interviennent dans l’histoire. Ainsi put s’y greffer une figure féminine.

Deux métiers différents

L’aventure d’un film est bien différente de celle d’une bédé. « Habituellement, je travaille en solitaire, mais cette collaboration avec d’autres fut très féconde. Il m’a fallu remettre en question ma façon de travailler. Au cinéma, on doit aussi pénétrer un monde parallèle, surtout du côté des mécanismes de la narration. L’histoire était complexe, et on ne voulait pas retrancher de gros morceaux. Ce fut un long travail de petites coupures, de rythme à trouver pour les dialogues. »

Le film avait un budget de 11 million d’euros (environ 15,8 millions de dollars canadiens). « C’est beaucoup et c’est peu. La 3D, c’est pour Marvel. On a choisi les deux dimensions. Il y avait une armée et des décors, mais même lorsqu’on a eu recours aux images de synthèse, le rendu demeurait en deux dimensions, afin d’accentuer l’intemporalité du conte. »

 
Photo: Christophe Simon Agence France-Presse Lorenzo Mattotti se réjouit d’avoir eu la collaboration d’artistes animateurs ayant œuvré sur «La tortue rouge». «En travaillant avec de grands talents, on s’enrichit et on trouve des solutions aux impératifs d’un film.»

Mattotti se réjouit d’avoir eu la collaboration d’artistes animateurs ayant œuvré sur La tortue rouge. « En travaillant avec de grands talents, on s’enrichit et on trouve des solutions aux impératifs d’un film. La couleur vive apportait une chaleur, et on l’a exaltée. Pour la composition des images, il fallait utiliser la profondeur de l’écran afin d’entrer dans l’espace. Les personnages sont tout petits par effet d’exagération graphique. La grande force visionnaire de Buzzati reposait sur son graphisme, dont j’ai voulu utiliser la richesse pour rendre le dessin joyeux et poétique. Alpiniste, il venait de la Lombardie. À ses yeux, les montagnes siciliennes semblaient exotiques. Les ours pouvaient y parler aux hommes. »

Les montagnes vertigineuses du film sont influencées également par ses amours picturales. « Je suis enfanté par les expressionnistes, par Francis Bacon et par l’imaginaire sud-américain, mais je n’ai jamais établi de frontières entre les peintres et les illustrateurs de bande dessinée. J’aime l’ancien Disney de Fantasia, Miyazaki, Topor. J’évolue aux antipodes de la ligne claire belge. »

Pour l’instant, Mattotti a surtout envie d’entrer dans son atelier et de créer des images libres en peinture. « Ça fait plusieurs mois que je voyage avec le film. Ça me plaît. Je suis dans une bulle. Les gens comprennent son esprit, et les enfants vont le voir. » Mais entreprendre un autre long métrage d’animation pour autant, il n’y rêve guère. Si j’avais 30 ans, peut-être. Aujourd’hui, passer cinq ans sur un nouveau film… »

La fameuse invasion des ours en Sicile sort en salle vendredi.

Cette entrevue a été effectuée à Paris à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.