«Mafia inc.»: splendeurs et misères des gangsters

Il est des personnages avec qui l’on passe trop peu de temps. C’est surtout le cas de Sofie (Mylène Mackay, parfaite), la sœur de Vincent (Marc-André Grondin, formidable d’imprévisibilité), qui est fiancée au fils cadet de Frank, le parrain canadien.
Les films Séville Il est des personnages avec qui l’on passe trop peu de temps. C’est surtout le cas de Sofie (Mylène Mackay, parfaite), la sœur de Vincent (Marc-André Grondin, formidable d’imprévisibilité), qui est fiancée au fils cadet de Frank, le parrain canadien.

Le film Mafia inc. démarre très fort. On est au Venezuela en compagnie d’un type qu’on sait louche avant même qu’il ait parlé. Il s’appelle Vincent Gamache et est l’homme de confiance, voire le fils adoptif, du parrain canadien Frank Paterno. Au cours de ce prologue sud-américain, Vincent commet un acte si abominable que même Frank, qui n’est pas un modèle de vertu, ne pourra cautionner. Bref, l’action s’est à peine transportée au Québec pour le reste du film que l’on sait déjà, contrairement aux personnages, qu’une scission et un affrontement en règle sont inévitables. Avec Mafia inc., Podz offre une chronique mafieuse intrinsèquement montréalaise, mais complètement universelle.

S’inspirant très librement du livre d’André Cédilot et André Noël, Mafia inc. s’approprie davantage le sujet que le récit factuel de l’ascension puis de la chute de Vito Rizzuto. Dans le film, noms et intrigue relèvent de la fiction : un parti pris qui donne au scénariste Sylvain Guy pleine latitude pour explorer les conflits intérieurs, et extérieurs, des personnages.

Au cœur du film : le thème de la famille, qui forcément se colore d’une dimension particulière (et d’une teinte carmin) dès lors qu’il est question de la mafia, avec prépondérance donnée à la relation père-fils chère au cinéma québécois.

Une relation père-fils aux accents de tragédie car, peu importe vers quelle figure paternelle se tourne Vincent (Marc-André Grondin, formidable d’imprévisibilité), qu’il s’agisse de son vrai père (Gilbert Sicotte, belle retenue coupable), un tailleur au service du clan Paterno, ou de celui de substitution qu’il a trouvé en Frank (charismatique Sergio Castellitto), un rejet l’attend.

De passages à tabac en assassinats, de trahisons en règlements de comptes, de filatures policières en corruption politique (il faut voir Mafia inc. en programme double avec Réjeanne Padovani, d’Arcand), le film génère un réel souffle narratif, une réelle ampleur, tout en usant habilement des codes du genre. Et ce, sans jamais perdre de vue la spécificité du contexte montréalais, les dialogues (fort crédibles) passant de l’italien au français et à l’anglais. Il en résulte une authenticité qui, en retour, accroît l’impression globale de vraisemblance.

Ici et au-delà

Cela étant, il est des personnages avec qui l’on passe trop peu de temps. C’est surtout le cas de Sofie (Mylène Mackay, parfaite), la sœur de Vincent, qui est fiancée au fils cadet de Frank. Elle constitue pourtant une figure clé, le seul pont entre les Paterno et les Gamache une fois la guerre déclarée.

À cet égard, on espère que Podz pourra livrer, en Blu-ray et en visionnement en continu, ce « montage du réalisateur » de près de trois heures auquel il faisait allusion en marge de l’entrevue précédant la sortie. Il y a tout à parier que le film bénéficierait, outre pour l’approfondissement de certaines situations, d’un espace accru pour « respirer ».

Dans sa forme actuelle, Mafia inc. demeure un très bon cru. Égal à lui-même, Podz (la série 19-2, Les 7 jours du talion, 10 1/2, King Dave) maintient une fluidité visuelle exemplaire dont l’apparente aisance n’est rendue possible que grâce à un niveau élevé d’assurance et de maîtrise. À la photo, Steve Cosens (complice de la série Cardinal) opte pour une palette grisâtre aux antipodes de la saturation flamboyante souvent privilégiée dans de telles peintures de milieu : voir Scarface de De Palma, Goodfellas et Casino de Scorsese, ou encore le récent Le traître de Bellocchio.

Là aussi, on reconnaît les panoramas urbains d’ici. Quant au récit, il résonne bien au-delà.

Mafia inc.

★★★★

Chronique mafieuse de Podz. Avec Marc-André Grondin, Sergio Castellitto, Gilbert Sicotte, Mylène Mackay. Québec, 2020, 135 minutes.