«L'assistante»: en attendant #MoiAussi

Les variations de machisme ordinaire des deux collègues masculins de Jane illustrent comment la toxicité d’un dirigeant peut se muer en culture d’entreprise.
TVA Films Les variations de machisme ordinaire des deux collègues masculins de Jane illustrent comment la toxicité d’un dirigeant peut se muer en culture d’entreprise.

Jane arrive au bureau avant tout le monde. Consciencieuse, diligente, elle astique le bureau de son patron, peaufine et imprime l’emploi du temps de ce dernier… Diplômée de fraîche date en cinéma, Jane rêvait de devenir productrice. Or, sous la férule d’un despote dont elle réalisera lentement, et avec effarement, jusqu’où vont ses abus, Jane n’a pas tant renoncé à ses aspirations qu’elle les a perdues de vue, entièrement dévolue à sa survie quotidienne. Dans sa première fiction L’assistante, Kitty Green ne nomme jamais Harvey Weinstein, mais la présence du potentat déchu plane, entre silhouette furtive et voix hors champ. En s’attachant au point de vue d’une employée prisonnière d’un environnement — d’une industrie ? — complaisant, la cinéaste jette un éclairage inédit sur l’affaire dont tout le monde parle.

Lors de la première du film au festival de Telluride, plusieurs critiques ont mentionné, parmi les influences de L’assistante, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Ackerman, pour la précision et, comme on l’évoquait, la présentation clinique des tâches ici non plus domestiques, mais professionnelles, avec à la clé un constat aussi dévastateur.

Elle a fait ses devoirs et rencontré énormément de monde, Kitty Green, dont les documentaires Ukraine is not a Brothel, consacré aux femmes du mouvement Femen, mais également à l’homme qui tirait les ficelles en coulisses avant que les principales intéressées l’éjectent, et Casting JonBenet, qui ne tente pas d’élucider le meurtre de la mini-Miss, mais interroge plutôt la fascination engendrée par celui-ci, ont fait forte impression.

Outre la cohérence de sa démarche, on remarquera la capacité de la cinéaste à aborder sous un angle inusité des sujets pourtant abondamment couverts. Il n’en va pas autrement dans L’assistante, dont la focalisation demeure arrimée à celle de Jane.

Jane, que l’on suit dans ses routines professionnelles dérangeantes, puis avilissantes, mais insidieuses dans leur répétition aliénante. Tellement que la protagoniste, pour une bonne partie du film, semble ne pas en avoir conscience.

Implacable sobriété

Mais voilà, pas besoin de voir l’étau pour sentir que celui-ci se resserre : éventuellement, Jane atteint un point de rupture (lorsqu’elle est chargée d’accompagner une assistante encore plus novice et naïve qu’elle à un hôtel où la rejoindra l’ogre).

Pour autant, il ne faut pas s’attendre à quelque châtiment ou acte de vengeance cathartique : Kitty Green ne donne pas dans le genre des facilités narratives qu’aurait justement privilégiées un studio hollywoodien traditionnel du type de celui qu’elle dénonce (Miramax, sans davantage le nommer). La séquence de la plainte aux ressources humaines est d’ailleurs d’une violence psychologique sans concession. Quoique les variations de machisme ordinaire des deux collègues masculins de Jane illustrent parfaitement comment la toxicité d’un dirigeant peut se muer en culture d’entreprise.

La manière de la cinéaste (et scénariste) est sobre, mais implacable. C’est-à-dire que sa mise en scène — mesurée, patiente — fonctionne par cumul de fragments révélateurs qu’il revient aux cinéphiles de « lire ». Il en résulte un effet hypnotique qui permet, dans une certaine mesure, de partager l’état de sidération non pas soudain, mais graduel, dans lequel glisse Jane.

Dans le rôle, Julia Garner (Grandma, la série Ozark) est formidable de retenue, complètement en phase avec l’approche de Kitty Green. L’œil hagard un instant à peine, sa silhouette parfois voûtée au-delà de son âge ou brusquement aux aguets, la comédienne suggère beaucoup en faisant peu ; un puits de conflits intériorisés au fond duquel Jane risque de sombrer.

D’une acuité douloureuse mais essentielle, le film refuse toute forme de racolage cinématographique : un parti pris conséquent s’il en est. À terme, L’assistante s’impose comme un fascinant prélude à #MoiAussi et #TimesUp.

L’assistante (V.O., s.-t.f. de The Assistant)

★★★★

Drame de Kitty Green. Avec Julia Gardner, Matthew Macfadyen, Kristine Froseth. États-Unis, 2019, 85 minutes.