Le sacre de Bong Joon-ho

Bong Joon-ho
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Bong Joon-ho

On l’avait ardemment désiré sans trop y croire. Et pourtant, il a gagné : Parasite, de Bong Joon-ho, a remporté dimanche soir l’Oscar du Meilleur film, devenant la première production non anglophone à recevoir cet honneur. Ce sacre – car c’en fut un – du cinéaste sud-coréen pour son fabuleux, pertinent et mine de rien universel film, est venu mettre un peu de baume sur la réputation malmenée d’une institution critiquée pour son incapacité récurrente à accorder une place aux réalisatrices et à rendre compte de la diversité au sein de l’industrie. En effet, Parasite a aussi remporté les Oscar de la mise en scène, du scénario original et du film étranger, autrefois appelé « film en langue étrangère », un changement salué par le lauréat.

En lice pour l’Oscar du Meilleur court métrage avec son Brotherhood, la Montréalaise Meyriam Joobeur ne l’a pas emporté, hélas.

Pour une deuxième année consécutive, l’Académie des arts et des sciences du cinéma a décidé de se passer d’une animatrice ou d’un animateur. Pour mémoire, le maître de cérémonie pressenti l’an dernier, l’acteur Kevin Hart, avait été rattrapé par d’anciens tweets homophobes : un scandale s’étant soldé par l’annulation de sa participation et l’absence de quiconque pour le remplacer.

Cette année, on n’a même pas cherché en optant d’emblée pour la formule de la succession de présentateurs et de présentatrices. Conclusion ?

Le résultat étant tributaire de la chimie, ou de l’absence de chimie, entre les duos de célébrités chargés d’annoncer les vainqueurs, il y a eu du bon et du pas bon du tout. Steve Martin et Chris Rock ont plutôt bien fait lors d’un mini bien-cuit en intro, Diane Keaton et Keanu Reeves semblaient un brin largués, tandis que les époustouflantes de drôlerie Maya Rudolph et Kristen Wiig ont carrément volé le show.

En amont de la décision de se passer d’animation, le calcul a dû être : pas d’hôte, ça signifie une possible controverse de moins à gérer.

Les favoris l’emportent

Et en la matière, les Oscar en avaient déjà plein les bras depuis l’annonce des nominations, ces dernières ayant été attaquées à nouveau, et à raison, pour leur teneur largement masculine et blanche. Aucune réalisatrice citée à la meilleure réalisation malgré maintes possibilités... Une seule personne noire – une seule – parmi les catégories dites « de pointe » : Cynthia Erivo, pour le film Harriet (dont la comédienne a repris avec brio la chanson thème Stand Up), en tant que Meilleure actrice.

À terme, cette statuette est allée à la favorite de longue date Renée Zellweger pour son interprétation très habitée d’une Judy Garland en fin de parcours dans le film Judy. Une belle victoire, et un beau retour, pour l’actrice qui a connu le succès puis le rejet avant de s’imposer un hiatus.

Rien à redire non plus de la victoire, comme actrice de soutien, de Laura Dern, épatante dans Marriage Story.

Chez les hommes, les Oscar sont allés aux favoris aussi, soit, pour le premier rôle, à Joaquin Phoenix, qui en met plein la vue dans Joker, et, pour le second rôle, à Brad Pitt, magnifique en cascadeur vieillissant dans Once Upon a Time… in Hollywood.

Plus surprenant : l’Oscar du Meilleur scénario adapté remis à Taika Waititi pour Jojo Rabbit. On attendait à vrai dire à peu près n’importe lequel des candidats, sauf celui-là.

La ferveur de Phoenix

Arrivant dans la foulée des Golden Globes portés par l’animation férocement drôle (ou drôlement féroce, c’est selon) et le discours passionné de Michelle Williams sur les droits des femmes, les Oscar de cette année ont fait pâle figure. De façon générale, à l’exception notable d’un Joaquin Phoenix plein d’une inspirante ferveur, les vedettes se sont assez peu risquées du côté politique des choses, sinon de manière indirecte.

C’était un bonheur de voir réunies Brie Larson (Capitaine Marvel), Gal Gadot (Wonder Woman) et la pionnière Sigourney Weaver (Ellen Ripley d’Alien), mais la critique attendue du sexisme du système qu’elles ont chacune contribué à casser, s’est faite somme toute timide.

En l’occurrence, les discours les plus vibrants ne sont pas venus des lauréats des catégories dites « de pointe ». Émouvant, le plaidoyer sur l’importance de la représentation des coréalisateurs Matthew A. Cherry et Karen Rupert Toliver, gagnants de l’Oscar du Meilleur court métrage d’animation pour Hair Love. Électrisante, l’ode aux jeunes filles afghanes de Carol Dysinger, récipiendaire de l’Oscar du Meilleur court métrage documentaire pour Learning to Skateboard in a Warzone (If You're a Girl).

Comme par le passé, les traditionnels (et trop nombreux) numéros musicaux ont été inégaux. Un hommage aux films qui n’étaient pas nommés et une critique sentie à la blancheur ambiante, le numéro d’ouverture d’une Janelle Monae très en voix (avec apparition de Billy Porter) a peiné à soulever l’enthousiasme d’un parterre crispé. À l’inverse, la salle a été prise d’une frénésie soudaine lorsqu’Eminem, invité surprise, est venu chanter Lose Yourself, titre qui lui avait valu un Oscar in abstentia en 2003. Toutefois, c’est la performance déjà évoquée de Cynthia Erivo, avec chorale gospel, qui a dominé toutes les autres.

En définitive, on espère que le plébiscite de Parasite par l’Académie marquera le début d’une accélération de sa très, très lente entrée dans la modernité en matière d’excellence cinématographique. Excellence cinématographique beaucoup plus diverse, et féminine, que ce que l’institution semble encore capable de voir avec ses oeillères.

On souhaite également aux Oscar de trouver une solution à leur problème d’animation : réussie ou ratée, celle-ci est là pour assurer une cohésion à l’événement. Ce qui faisait cruellement défaut à cette soirée-ci. Une idée, comme ça : pourquoi ne pas tout simplement confier les rênes de la cérémonie à Maya Rudolph et Kristen Wiig ?


La liste complète des gagnants:

•Meilleur film: Parasite

•Meilleure actrice: Renée Zellweger (Judy)

•Meilleur acteur: Joaquin Phoenix (Joker)

•Meilleure actrice dans un rôle de soutien: Laura Dern (Marriage Story)

•Meilleur acteur dans un rôle de soutien: Brad Pitt (Once Upon a Time... in Hollywood)

•Meilleure réalisation: Bong Joon-ho (Parasite)

•Meilleure chanson originale: (I'm Gonna) Love Me Again, (Rocketman)

•Meilleure bande sonore originale: Joker

•Meilleurs effets spéciaux: 1917

•Meilleur film étranger: Parasite

•Meilleure coiffure et maquillage: Bombshell

•Meilleur montage: Ford v Ferrari

•Meilleure direction photo: 1917

•Meilleur mixage sonore: 1917

•Meilleur montage sonore: Ford v Ferrari

•Meilleur court métrage documentaire: Learning to Skateboard in a Warzone (If You're a Girl)

•Meilleur long métrage documentaire: American Factory

•Meilleurs costumes: Little Women

•Meilleurs décors: Once Upon a Time... in Hollywood

•Meilleur court métrage de fiction: The Neighbor's Window

•Meilleur scénario adapté: Jojo Rabbit

•Meilleur scénario original: Parasite

•Meilleur court métrage d'animation: Hair Love

•Meilleur film d'animation: Toy Story 4