Y a-t-il un emmerdeur dans la salle?

Trop de Français ont davantage connu Jean-Pierre Mocky pour ses coups de gueule sur les plateaux de télévision.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Trop de Français ont davantage connu Jean-Pierre Mocky pour ses coups de gueule sur les plateaux de télévision.

Deux années de naissance (1929 et 1933), 100 films (de tous les genres, dont le porno) et 17 enfants (dont des jumeaux en Italie) : comment départager le vrai du faux dans l’œuvre et la vie de Jean-Pierre Mocky ? Le plus iconoclaste et le plus boulimique des cinéastes français, décédé le 8 août 2019, s’affiche dans toute sa truculence en février à la Cinémathèque québécoise, avec 15 films, des années 1960 aux années 1990, qui en disent long sur celui que trop de Français ont davantage connu pour ses coups de gueule à la télévision.

Pourtant, des succès, il en a signé, avec de grandes vedettes, et une ribambelle d’acteurs connus acceptant des cachets modestes pour inclure un Mocky à leur filmographie. Les dragueurs (1959), avec Charles Aznavour, Les vierges (1963), avec Gérard Blain, et Un drôle de paroissien (1963), avec Bourvil, annonçaient le programme : héros à la morale élastique, critiques acerbes à l’égard des politiciens et de l’Église catholique, figures féminines qui ne s’en laissent pas imposer, etc.

Son enfance à Nice dans les années 1930, perturbée par la Deuxième Guerre mondiale, auprès d’un père irresponsable et volage et d’une mère neurasthénique, va vite former le jeune Jean-Paul Adam Mokiejewski. Il modifiera son nom à quelques reprises, dont une fois pour éviter d’être confondu avec un copain qui voulait, comme lui, devenir acteur, Jean-Paul Belmondo. L’art de la frime, avec son physique de jeune premier à la Gérard Philipe, ce qui lui permettra de tourner en Italie auprès de Fellini, de Visconti et d’Antonioni, dicte toute son existence.

Antoine Delelis en a long à raconter sur sa mythomanie. Ce premier assistant, lui aussi réalisateur, fut à ses côtés dès Le bénévole (2006) et jusqu’à son décès. Il reconnaît qu’il y avait « le personnage et la personne Mocky ». « Il pouvait gueuler lorsqu’une caméra de télévision se pointait sur ses plateaux, mais c’était de la rigolade. Il avait surtout ce talent de motiver les troupes, car il tournait souvent sans argent : beaucoup de techniciens sont restés auprès de lui grâce à cela. »

Je fuis tous les films intellos. Je ne peux pas les supporter. Ils sont tellement chiants qu’ils donnent des envies de meurtre. Inutile d’en mentionner un seul, tout le monde a dans ses souvenirs un film intello qu’il a détesté. J’espère qu’aucun de mes films ne fait partie du lot !

Or il fallait tracer la ligne, reconnaît Antoine Delelis. « Il prétendait avoir mangé avec Tom Cruise et l’avoir trouvé con, mais je peux vous confirmer qu’il ne l’a jamais rencontré. Un jour, il me lance que le pape l’avait contacté la veille pour le féliciter. Quand je lui ai fait remarquer que nous avions passé toute la journée ensemble en repérage, il s’est contenté de dire que ce n’était pas à moi qu’il devait raconter ça ! »

Ce collaborateur de longue date reconnaît lui aussi avoir usé, sans le savoir, de la méthode Mocky pour faire ses débuts dans l’industrie : il a prétendu connaître, et apprécier, tous ses films, alors qu’il n’en avait vu aucun. « Je me suis vite rattrapé par la suite ! » raconte en riant Antoine Delelis.

La flamboyance du personnage et ses méthodes expéditives font parfois écran à l’essentiel, croit Simon Laperrière, coauteur de Bleu nuit. Histoire d’une cinéphilie nocturne, auteur de Series of Dreams : Bob Dylan et le cinéma et grand passionné de Mocky. « J’ai beaucoup lu sur le cinéma français, et souvent des choses péjoratives lorsqu’il était question de lui, comme si les critiques ne savaient pas comment aborder son œuvre. Il s’est toujours situé en parallèle avec son milieu, cherchant ouvertement à rejoindre le grand public, mais à le faire à sa manière. On l’associe un peu à la Nouvelle Vague, mais il s’en est vite dissocié parce qu’il n’était pas en rupture avec ses prédécesseurs : il voulait tourner avec Fernandel et Bourvil, et faire des films à la Jean-Pierre Melville. »

Simon Laperrière est ravi que la rétrospective débute par Solo (1970), un de ses tableaux grinçants de la société française, dont le cinéaste est aussi la vedette. « Il interprète le rôle principal de façon magistrale, affirme celui qui s’intéresse à la cinéphilie dans le cadre de ses études doctorales à l’Université de Montréal. Et il illustre aussi quelque chose qui n’a jamais cessé de le fasciner : la chasse à l’homme. Car ses personnages sont souvent traqués. »

Un autre sommet sur ce thème sera atteint dans À mort l’arbitre ! (1984), description corrosive du fanatisme aveugle des fans de foot, film prémonitoire des débordements sanglants dans les stades, devenu culte au fil des années. « Ça débute comme un drame social et ça bascule dans le cauchemar », résume Simon Laperrière.


« Happening quotidien »​
 

Par contre, l’actrice et réalisatrice Carole Laure, qui en était la vedette entre Eddy Mitchell et Michel Serrault, se souvient surtout du tournage « comme d’un happening quotidien », avec un chef d’orchestre « drôle, un peu déchaîné, très libre, qui gueule avec amour ». Elle fut témoin de ses différends avec son chef opérateur [Edmond Richard], « alors qu’il l’adorait », sans compter qu’elle-même a dû aussi jouer l’arbitre au milieu de ce trio infernal.

Michel Serrault, elle avait déjà tourné avec lui (Préparez vos mouchoirs, de Bertrand Blier), et Eddy Mitchell, elle le croisait souvent sur les plateaux de télévision. « Mitchell buvait un peu, se rappelle Carole Laure, il ne savait jamais ses répliques, alors je devais apprendre les miennes et les siennes pour les souffler à son oreille. Vers la fin du tournage, il a déclaré que “les héros ne meurent pas”, refusant de se faire tuer par le personnage de Serrault. On a perdu une journée, au fond d’une mine, à essayer de régler le conflit. Mocky m’a alors demandé de jouer au poker avec Mitchell — j’ai dû passer la moitié de mon cachet ! — pendant qu’il essayait de calmer Serrault parce que les deux n’arrêtaient pas de s’engueuler. »

Et que dire de sa façon de choisir ses acteurs ? « Mocky s’est blessé pendant le tournage. Il a été amené à l’hôpital en ambulance et est revenu avec un des ambulanciers : il aimait sa drôle de tête et l’a fait jouer dans le film ! »

Si Mocky aimait les drôles de têtes, il adorait aussi les têtes d’acteurs connus, histoire de casser leur image. Il fut capable d’enlaidir Catherine Deneuve (Agent trouble, 1987), d’égratigner la respectabilité de Michael Lonsdale (L’étalon, 1969), de Jeanne Moreau (Le miraculé, 1987) et de Victor Lanoux (Y a-t-il un Français dans la salle ?, 1982), sans compter ses multiples collaborations avec Serrault et Jean Poiret, toujours prêts à participer à ses délires.

Même s’il ne se revendique pas de son approche, Antoine Delelis reconnaît que ses années à ses côtés furent « une grande école de cinéma ». « Il se perdait dans ses mensonges, il racontait le monde comme il le voyait, et il avait un grand amour du septième art : c’est ce qui le tenait debout. »

Quant à Simon Laperrière, il trouve que cette rétrospective arrive à point nommé. « L’histoire du cinéma ne peut pas se limiter aux auteurs canonisés, et Mocky, ce n’est pas que des statistiques. » C’est peut-être, voire surtout, un immense éclat de rire, celui du formidable emmerdeur du cinéma français.

Perles choisies

« Quand je serai mort, il est possible que l’on parle plus de moi que de Luc Besson. »

« Tous les cinéastes qui veulent être dans le vent finissent par disparaître en fumée. »

« Nous sommes entourés de Salieri qui tentent d’empêcher les Mozart de réussir. »

« La télé française est une sorte de capote anglaise du cerveau. »

« Je me suis beaucoup battu dans la vie. Moins maintenant, parce que je me suis fait refaire toutes les dents et, au prix que ça coûte, je n’ai aucune envie de recommencer. »

« On dit souvent que le cinéma est un milieu de gangsters. Faux : c’est bien pire. Chez les gangsters, quand quelqu’un trahit la parole donnée, on l’abat. Pas au cinéma : dans ce milieu, on passe des journées à mentir et à revenir sur ses promesses. Sans aucune conséquence. Je rêve que les gangsters viennent mettre un peu d’ordre dans le cinéma. »

Propos de Jean-Pierre Mocky tirés de Pensées, répliques et anecdotes, Éditions Le Cherche midi, Paris, 2009, 203 pages