«En attendant avril»: Olivier Godin le magicien

<p>Le concept d’artisanat est assumé et maîtrisé dans «En attendant avril» d'Olivier Godin.</p>
Photo: La Distributrice de films

Le concept d’artisanat est assumé et maîtrisé dans «En attendant avril» d'Olivier Godin.

Dès les premières minutes de son film En attendant avril, Olivier Godin annonce ses couleurs. Hors champ, une lumière en contre-plongée éclaire une silhouette dont l’ombre s’étire sur un fond bleu nu : malgré son dépouillement, la composition frappe l’imaginaire. Car il a l’oeil, Olivier Godin. Passé ce prologue lors duquel le chanteur et conteur Michel Faubert entonne une complainte moyenâgeuse très belle, très évocatrice, le dénuement formel continue de prévaloir. L’enchantement, lui, ne fait que croître.

On assiste ainsi à une alternance de conversations téléphoniques qui, outre qu’elles présentent les protagonistes dont les destins s’entremêleront sous peu, jettent les bases, d’une part, du mystère qui sera ultérieurement développé, et d’autre part, de la manière dont s’y prendra l’auteur pour mettre en scène tout cela.

À l’instar du prologue, cette séquence d’ouverture se signale par une technique cinématographique réduite à sa plus simple expression. En effet, et sans chercher à camoufler son intervention, Olivier Godin fait de sa propre main un obturateur. Et de dessiner les contours changeants de cadres organiques autour des visages des interprètes…

Rarement au cinéma le concept d’artisanat aura-t-il été à ce point assumé et maîtrisé.

Au cours de ces bouts d’échanges croisés, il est question d’une espèce de talisman doté de pouvoirs puissants : l’os chantant. Un comédien qui incarne Jésus dans un feuilleton serait en sa possession. Affublé d’un bras de gorille, ce dernier a tapé dans l’oeil de la policière morose qui, entre deux tirades scatologiques, enquête sur le merveilleux objet.

Une galerie de personnages tous plus excentriques les uns que les autres gravite en périphérie. Il est des amours contrariés, des envolées surréalistes, avec au centre, un questionnement sur cette part de spirituel qui sommeille en soi, et qui s’éveille, parfois. À cet égard, Olivier Godin intègre avec verve des références religieuses d’antan à une sensibilité résolument moderne.

Plus fascinant encore : en signifiant sa présence derrière la caméra, mais également en recourant à divers éléments narratifs de mise en abyme, le cinéaste fait de la production de son film le sujet même de celui-ci, transformant le tout en un passionnant exercice de récursivité.

Contre mauvaise fortune…

Autofinancé et tourné pendant une période marathon de huit jours, souvent dans l’appartement du réalisateur, En attendant avril fut dévoilé à la Semaine de la critique de Berlin en 2018 avant de connaître une jolie carrière festivalière, notamment au Festival du nouveau cinéma. Il s’agit du troisième long métrage d’Olivier Godin. Ses précédents Nouvelles, nouvelles (2014) et Les arts de la parole (2016) partagent avec ce plus récent opus un minimalisme formel certes tributaire de moyens frugaux, mais que l’auteur parvient à tourner à son avantage.

En cela qu’Olivier Godin a fait de cette limitation potentielle l’un des aspects les plus distinctifs de son style d’ores et déjà reconnaissable.

D’ailleurs, il ne faudrait surtout pas confondre ledit minimalisme avec de l’austérité. Au contraire, le cinéma d’Olivier Godin est parcouru par un fort courant fantaisiste — la prémisse de l’intrigue est à ce chapitre éloquente.

Une intrigue, par surcroît, campée à la lisière du réalisme magique et de l’absurde : il est des passages où l’on a l’impression que le cinéma d’André Forcier, pour la nature des situations, flirte avec le théâtre d’Eugène Ionesco, pour la teneur et le rendu des dialogues. La distribution est au diapason du ton particulier, c’est-à-dire décalée, mais jamais maniérée. Dans le rôle de Mithridate, Étienne Pilon s’avère tout spécialement savoureux.

Proposition singulière, En attendant avril déconcertera volontiers, mais ceux qui apprécient les plaisirs cinéphiles inusités seront comblés. Ou lorsque de l’économie naît la poésie.

En attendant avril

★★★★

Comédie fantaisiste d’Olivier Godin. Avec Johanna Nutter, Étienne Pilon, Michel Faubert, François-Simon Poirier, Tatiana Zinga Botao, Florence Blain Mbaye. Québec, 2018, 75 minutes.