Dans la nef des femmes avec Céline Sciamma

Tourner à Quiberon dans le Morbihan, côte sauvage de la Bretagne française, conférait un côté romantique au film. La nature y est à la fois hostile et désirable, en appel de liberté.
MK2 Mile-End Tourner à Quiberon dans le Morbihan, côte sauvage de la Bretagne française, conférait un côté romantique au film. La nature y est à la fois hostile et désirable, en appel de liberté.

Si un film de réalisatrice a embrasé l’année 2019, c’est bien le lumineux Portrait de la jeune fille en feu, réalisé par la Française Céline Sciamma. Au dernier Festival de Cannes, il avait récolté le laurier du meilleur scénario, mais aurait mérité de plus grands honneurs. En nomination aux plus récents Golden Globes et aux BAFTA pour le meilleur film étranger, lauréate aux prix Lumière pour le jeu de Noémie Merlant et la caméra de Claire Mathon, primée au meilleur scénario aux Prix du cinéma européen, dix fois nommée aux César, cette œuvre de haute voltige gagne nos salles vendredi. On invite les cinéphiles à s’y ruer.

Mettant en scène le tandem exceptionnel d’Adèle Haenel et de Noémie Merlant, ce film d’époque s’accorde au féminin. Situé sur une île battue par les vents en 1770, ce Portrait aurait pu s’adjoindre un « s », tant il est double. Entre une peintre (Merlant) chargée de brosser en secret le portrait d’une jeune aristocrate (Haenel) pour son mariage arrangé avec un futur époux qu’elle rejette, le jeu du chat et de la souris révèle les chaînes de la condition féminine et balise les chemins du désir mutuel qui les enflammera.

Rencontrée au Festival de Toronto, la cinéaste se montrait fière de son beau film : « Le cinéma, c’est l’invention d’un monde », disait-elle. Céline Sciamma se frottait pour la première fois à la production d’époque. « Mais c’est le même métier avec ou sans la lourdeur des décors d’hier. J’essaie de faire des films les plus contemporains possible de toute façon. Tourner à Quiberon dans le Morbihan, côte sauvage de la Bretagne française, conférait un côté romantique au film comme dans Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. La nature y est à la fois hostile et désirable, en appel de liberté. Et on n’avait pas besoin d’effacer numériquement des lampadaires… C’est une sorte de huis clos sous l’air du large. »

Mettre des hommes en scène, c’est raconter l’oppression. Ici, les femmes remplissent le cadre. Elles sont filmées comme des sujets.

Elle connaissait bien la littérature du XVIIIe siècle. « Cette période est convoquée sans cesse au cinéma, y compris philosophiquement, mais je voulais l’aborder différemment. On y retrouvait des centaines de femmes peintres, surtout portraitistes, dont le nom a été effacé par l’histoire. Seul le nom d’Élisabeth Vigée Le Brun s’est rendu jusqu’à nous. On a coupé les femmes de leur histoire, de leur intimité. Il n’y a pas eu assez de grands romans, de lettres pour témoigner de la solitude d’être une femme. »

Portrait de la jeune fille en feu ne propose aucun personnage masculin digne de ce nom. « Mettre des hommes en scène, c’est raconter l’oppression, estime la cinéaste. Ici, les femmes remplissent le cadre. Elles sont filmées comme des sujets. »

La très douée exploratrice du féminin avait mis en scène Adèle Haenel en 2007 dans Naissance des pieuvres (prix Louis-Delluc) qui fut suivi de Tomboy et de Bande de filles. « Je considère mes trois premiers films comme une trilogie sur l’adolescence, dit-elle. Celui-ci fait rupture. J’y ai réfléchi globalement davantage que pour les autres. Raconter des histoires d’adultes avec des comédiennes professionnelles épanouies m’a rendue plus radicale. »

Dans la lumière d’Adèle

Précisons qu’Adèle Haenel, devenue depuis une actrice française de premier plan, est celle qui dénonça en novembre dernier le réalisateur Christophe Ruggia pour attouchements sexuels quand elle avait 13 ans, déclenchant le #MoiAussi français et conduisant à l’inculpation du cinéaste, en janvier dernier. Ce dernier a contesté sa mise en cause.

Adèle Haenel et Céline Sciamma, deux femmes engagées, sont toujours demeurées proches. « Je voulais continuer à construire quelque chose avec Adèle, explique Céline Sciamma. Le projet du Portrait s’est conçu avec tout ce que je connaissais d’elle. À cette jeune femme très contemporaine, je désirais offrir un nouvel imaginaire, en faire une Adèle neuve, moins expressive, habitant son corps de manière différente, plus altière, plus hiératique, adulte et intellectuelle. Mais tout reposait sur le contraste entre sa blondeur et le personnage de la peintre brune jouée par Merlant. »

C’est un film d’amour qui repose sur l’égalité, poursuit la cinéaste. « Mais je n’ai pas filmé mes deux actrices différemment, même si Merlant constituait une sensation nouvelle pour moi. Elle possède ces yeux intenses qui imposent une fenêtre sur le monde. Mon film porte sur la mise en abyme du regard. Ce vertige existait dans la fabrication même de Portrait de la jeune fille en feu. J’ai fait un film qui regarde les gens qui le regardent. »

La beauté des images évoque certains tableaux de Georges de La Tour et de J. M. W. Turner. « On s’était dit au départ : pas de référence picturale, explique la cinéaste, mais l’œuvre de Corot, qui a fait quelques portraits de femmes, nous a inspirés. La lumière émanait de ses modèles. Avec Claire Mathon à la caméra, on a consacré beaucoup de temps et d’argent à composer l’éclairage. Dans la maison, la lumière vient de l’extérieur, ce qui apporte une magie. Mais j’ai voulu aussi un film sans musique d’ambiance venue appuyer les émotions. Les histoires d’amour possèdent leur propre musique, qui met le spectateur à égalité avec les personnages. »

Explorer les liens de sororité fut la quête de l’œuvre. La servante (Luàna Bajrami) participe à la dynamique des interactions de façon pleine et entière : « Elle est un vrai personnage, qui n’est pas dans le fond du film en portant un plateau. J’avais envie d’évoquer à travers ces femmes les sorcières qui pratiquaient l’amitié. Elles ont des antennes et convoquent la puissance de la magie. »

Aujourd’hui, Céline Sciamma se sent moins seule à porter le flambeau féministe. « En douze ans, il y a eu un bond en avant. Je suis contente d’être contemporaine de ces éveils, de connaître la sororité plus grande que notre époque engendre. »

 

Portrait de la jeune fille en feu prend l’affiche vendredi.