«Le milieu de l’horizon»: pendant que les champs brûlent

En femme qui se découvre et se libère de maints carcans dont elle n’avait même pas conscience, Laetitia Casta est exceptionnelle de justesse et de douleur contenue.
Gjorgji Klincarov En femme qui se découvre et se libère de maints carcans dont elle n’avait même pas conscience, Laetitia Casta est exceptionnelle de justesse et de douleur contenue.

La Suisse cuit sous un soleil caniculaire en cet été 1976. À la campagne, les cultivateurs assistent, impuissants, à l’agonie de leurs champs. Propriétaires d’une ferme avicole, Nicole et Jean sont au bord du gouffre, leurs poulets succombant les uns après les autres. Une source d’angoisse pour leur fils Gus qui, à 13 ans, est au surplus plongé dans les affres de la puberté. Débarque alors Cécile, une copine de Nicole, dont la présence agit d’abord comme un vent de fraîcheur. Mais lorsque Gus comprend que sa mère et Cécile sont unies par davantage que de l’amitié, des tensions jusque-là latentes explosent.

Basé sur le roman du même nom de Roland Buti, Le milieu de l’horizon est le second long métrage de fiction de la réalisatrice suisse Delphine Lehericey. Récit initiatique sur fond de fin de l’enfance, avec à la clé quelques désillusions concernant des figures parentales idéalisées, le film bénéficie d’une facture à la fois soignée et sobre. En cela que la reconstitution d’époque s’avère précise, mais jamais ostentatoire.

De la même manière, la cinéaste affiche un sens de la composition très sûr sans toutefois verser dans l’esbroufe visuelle. L’atmosphère suffocante d’une campagne asséchée par une chaleur constante, avec pour trop brefs répits quelques nuits tièdes, est admirablement forgée.

En fait, l’ensemble du contexte rural est évoqué avec force authenticité, tant dans le labeur qu’il implique que dans ses us et coutumes quotidiens. Les conséquences de la mentalité macho de l’époque et du milieu agricole sont explorées avec acuité par Delphine Lehericey : dans l’éveil initial puis l’émancipation subséquente de Nicole, dans le désarroi agressif de Jean, mais surtout dans le regard réprobateur de Gus.

Casta exceptionnelle

D’ailleurs, c’est le point de vue « en perte d’innocence » de ce dernier que le film épouse. Or, le fait est que c’est le parcours de Nicole qui s’avère le plus prenant et riche d’émotions. Le jeune Luc Bruchez est complètement crédible dans le rôle de Gus, là-dessus, pas de doute, mais en femme qui se découvre et se libère de maints carcans dont elle n’avait, hier encore, même pas conscience, Laetitia Casta (Gainsbourg, vie héroïque) est exceptionnelle de justesse et de douleur contenue. Pas en reste, Thibaut Evrard est touchant dans le rôle plus ingrat de Jean, personnage ayant, comme les autres, la complexité de ses failles.

Le film n’est cela dit pas sans défaut, le scénario souffrant d’un deuxième acte flottant et un brin redondant. Le rythme se casse alors avant de reprendre au troisième acte qui, s’il culmine par une finale aussi poignante que lumineuse, succombe à un symbolisme lourdaud (le drame qui éclate avec l’orage…).

Une belle et bonne histoire, habilement mise en images et surtout très, très bien interprétée.

Le milieu de l’horizon

★★★ 1/2

Drame de Delphine Lehericey. Avec Luc Bruchez, Laetitia Casta, Thibaut Evrard, Clémence Poésy. Suisse–Belgique, 2019, 92 minutes.