«Les chatouilles»: danse avant de tomber

Tout s’emboîte d’une manière plutôt classique lorsqu’Odette (Andréa Bescond) débarque  en trombe  dans le  bureau d’une psychologue (Carole Franck), lui balançant tout ce qu’elle s’empêche  de dire depuis des années.
AZ Films Tout s’emboîte d’une manière plutôt classique lorsqu’Odette (Andréa Bescond) débarque en trombe dans le bureau d’une psychologue (Carole Franck), lui balançant tout ce qu’elle s’empêche de dire depuis des années.

Une organisation française rassemblant des victimes de pédophiles porte un nom éloquent : La parole libérée. Si éloquent d’ailleurs que le cinéma français semble avoir compris le message, du moins vu d’ici, étant donné le nombre de films remarquables qui débarquent sur nos écrans. Car après Grâce à Dieu, de François Ozon, et Les éblouis, de Sarah Suco, arrive celui du tandem artistique, et couple à la ville, Andréa Bescond et Éric Métayer, Les chatouilles.

Même sujet grave, certes, mais aux origines différentes, qui ne sont pas sans rappeler celles de Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne. Car Les chatouilles, c’est d’abord un spectacle théâtral où Andréa Bescond, seule en scène, joue tous les personnages, illustrant un pan douloureux de son enfance, broyée par un pédophile, de surcroît un ami de sa famille. Le passage au cinéma a conservé l’aspect chorégraphique de la pièce (l’actrice est d’abord et avant tout danseuse) et donné de nouveaux visages aux figures qu’elle incarnait sur scène, et non les moindres, avec des interprètes de la trempe de Karin Viard (César mérité de la meilleure actrice de soutien), Clovis Cornillac et Pierre Deladonchamps.

Tout s’emboîte d’une manière plutôt classique lorsqu’Odette (Bescond, à peine voilée derrière son double fictif) débarque en trombe dans le bureau d’une psychologue (excellente Carole Franck), lui balançant au visage tout ce qu’elle s’empêche de dire depuis des années : Gilbert (Deladonchamps, nuancé dans la peau du suave salaud), trop aimable pour être honnête, entourait la petite fille qu’elle était d’une sollicitude malsaine, violente, dévastatrice que ses parents (Cornillac et Viard, un duo parfait) ne savent, ou ne veulent pas, voir tant ils considèrent leur voisin comme un membre à part entière de leur clan.

De ces premières confidences naîtront d’autres confessions, illustrées dans un va-et-vient temporel où les époques se confondent, Odette observant sa jeunesse comme si elle pouvait s’y téléporter, entraînant la psychologue dans cette valse triste qui ne manque pourtant jamais d’humour. Car cette rescapée, qui a longtemps rêvé d’être danseuse étoile, cultive son cynisme en devenant mercenaire pour des spectacles à grand déploiement comme Les dix commandements ou des pubs un peu ringardes, gaspillant son talent, mais aussi sa santé, entre drogues et alcool, afin d’oublier son innocence perdue trop tôt. Dans le sang, les larmes, et un malaise étouffant.

Il y a, étonnamment, beaucoup de légèreté dans Les chatouilles, émanant d’abord de l’insolence de cette figure tragique, toujours prête à faire un pied de nez à toute forme d’autorité, ou à ses rêves brisés (la superbe scène tournée à l’Opéra Garnier en dit long sur sa rage). Grâce au montage fluide signé Valérie Deseine (derrière celui, tiens, tiens, de Les garçons et Guillaume, à table !) et à des effets visuels minimalistes, quasi artisanaux, pour assurer les transitions temporelles, Les chatouilles évite l’apitoiement, sans pour autant minimiser la gravité des crimes commis et des silences dévastateurs.

Après quelques années de triomphe sur les planches, Andréa Bescond a confié à d’autres le soin de défendre son spectacle, véritable journal intime aux pages ouvertes à tous. Le cinéma lui a permis d’immortaliser ce magnifique pas de deux (avec son passé trouble), ne masquant pas les origines de l’œuvre, certains chapitres reproduisant à l’identique l’expérience théâtrale, sur un plateau à la fois sombre et dénudé où Bescond exécute ses chorégraphies thérapeutiques avec la même fougue foudroyante.

Et derrière cette énergie déployée tous azimuts, au point d’épuiser ses meilleurs amis ou un amoureux qui ne demande rien de mieux que de l’aider, émane toute la complexité à mettre en place les mécanismes de survie après un tel drame. Avant de tomber, avant de s’effondrer, Andréa Bescond s’est jetée à corps perdu dans ce qu’elle savait faire le mieux : danser.

Les chatouilles

★★★★

Drame d’Andréa Bescond et Éric Métayer. Avec Andréa Bescond, Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps, France, 2019, 103 minutes.