«Kenbe La. Jusqu’à la victoire»: Haïti rêvée

Le film de Will Prosper se distingue par le regard extrêmement tendre qu’il pose sur Haïti et ses campagnes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le film de Will Prosper se distingue par le regard extrêmement tendre qu’il pose sur Haïti et ses campagnes.

Dans l’histoire d’Haïti, le lakou désignait un espace commun à plusieurs familles, qui s’entraidaient et partageaient des services. Ce modèle d’autonomie citoyenne est celui que rêve d’y réimplanter Alain Philoctète, sociologue d’origine haïtienne qui vit aujourd’hui au Québec, et auquel Will Prosper vient de consacrer le film Kenbe La, jusqu’à la victoire.

«“Kenbe La” signifie “Lâche pas”», dit le réalisateur, rencontré à Montréal en entrevue. « Lâche pas », c’est un encouragement au peuple haïtien, mais cela s’adresse aussi à Alain Philoctète, dont le film raconte le combat contre le cancer.

C’est aux côtés d’Alain Philoctète que l’on se rend ainsi en Haïti, dix ans après le séisme de 2010.

Malgré l’effondrement des maisons, malgré l’instabilité politique, le sociologue y retrouve sa famille, des amis, mais surtout un pays dont il est manifestement follement amoureux. Son pays, ce sont notamment les gens, les militants, avec qui il a bravé le régime de Jean-Claude Duvalier dans sa jeunesse. C’est aussi le pays qui a vu mourir l’un de ses amis, Préfet, assassiné à cause de ses activités politiques.

Alain Philoctète a lui-même été candidat à la préfecture de Santo, alors qu’Aristide était au pouvoir, avant de devoir fuir le pays pour sauver sa vie. « Il était impliqué dans différents mouvements pour essayer de sortir ce régime. Il a quitté [le pays] sous Aristide, qui était revenu pour la troisième fois. Il y a eu un certain legs du régime duvaliériste. C’est avec la violence qu’on contrôle la dissidence ou les gens qui essaient d’apporter des idées différentes. On a commencé à lui tirer dessus au moment où il s’est présenté comme candidat. À un moment donné, sa famille lui a dit : “Tu quittes le pays en avion ou dans un cercueil” », raconte Will Prosper. « C’est important de comprendre les sacrifices que les gens ont faits pour venir ici. »

Instants touchants

Aujourd’hui, alors qu’il rêve de retourner en Haïti pour mener à bien son projet de permaculture, ce sont les traitements de chimiothérapie qui retiennent Alain Philoctète au Québec.

Malgré ce passé trouble, Alain Philoctète apparaît très serein dans le film, et son amour pour son pays semble inchangé. Mêlant documentaire et poésie, Prosper le filme alors qu’il prie assis dans la mer bleue haïtienne, ou lisant des poèmes, dans des scènes à la fois intimes et touchantes. Tout aussi touchant est le regard de Will Prosper sur la famille d’Alain qui vit à Montréal, ses enfants qu’on rencontre dans des réunions de famille, qui font face à la maladie du patriarche.

Will Prosper était candidat pour Québec solidaire dans Bourassa-Sauvé en 2012 lorsqu’il a fait la connaissance d’Alain Philoctète. « On s’est croisés dans le bureau. Il m’a parlé de son engagement. Alain a ce don de donner l’impression qu’on le connaît depuis toujours. Comme si on avait une relation amicale depuis 20 ans. C’est cette impression qui se dégage aussi du film », raconte Will Prosper.

Alain a ce don de donner l’impression qu’on le connaît depuis toujours. Comme si on avait une relation amicale depuis 20 ans.

Le réalisateur avait d’abord eu l’idée de faire un film sur le régime duvaliériste. Il en est venu à faire un film sur Alain Philoctète. Il l’a donc accompagné dans ce dernier voyage qu’il fait en Haïti. « Il ne pourra pas y retourner », confirme-t-il en entrevue. Dans le film, Alain Philoctète rencontre notamment des agriculteurs qui vivent en écovillage, selon un modèle qu’il souhaite reproduire sur des terres familiales. Ces terres familiales ont depuis été squattées par des habitants. Mais plutôt que de chasser ces derniers, Alain Philoctète tente de les impliquer dans son projet.

Le film se distingue par le regard extrêmement tendre sur Haïti, que l’on découvre par ses campagnes, après les nombreuses images de Port-au-Prince qui ont défilé dans les médias depuis plusieurs années.

« C’est ça, la complexité. Les gens veulent apporter des solutions qui sont très nobles, dit Will Prosper. Mais les conditions sont tellement brutales qu’elles ralentissent ce processus-là. Et c’est difficile d’implanter des idées nécessaires, essentielles, dans des conditions misérables, les conditions politiques et les conditions dans lesquelles les gens vivent tous les jours. C’est difficile de s’engager quand on est en train de lutter pour sa survie. »

Kembe La jusqu’à la victoire

Documentaire de Will Prosper. Canada, 2019, 83 minutes.