«Les chatouilles»: la vie après la pédophilie

Une scène tirée du film «Les chatouilles»
Photo: AZ Films Une scène tirée du film «Les chatouilles»

Sorti en France en 2018, Les chatouilles prend l’affiche chez nous dans un climat qui rend son propos plus explosif que jamais. L’affaire Matzneff a ouvert les yeux de bien des gens des deux côtés de l’Atlantique sur les ravages de la pédophilie. Or ce film d’Éric Métayer et d’Andrea Bescond, adapté de leur pièce de théâtre primée aux Molière, replonge la coréalisatrice dans le drame précoce qui bouleversa sa vie d’enfant de huit ans abusée par l’ami de la famille. La danse lui permettra à l’âge adulte d’exorciser ses peurs et de canaliser sa colère avec l’aide d’une psychologue. Dans son pays, le film aura attiré en France 372 000 spectateurs, un résultat déjà énorme pour un sujet aussi dur. Il ferait encore davantage le plein aujourd’hui.

Primée aux César l’an dernier pour ce rôle, Karin Viard incarne la mère troublée et dépassée par les révélations de sa fille. Andrea Bescond y danse sa vie comme sur les planches, Clovis Cornillac joue le père tout en lâcheté et en mollesse. Pierre Deladonchamps se glisse dans la peau de l’homme pervers qui attire la petite fille (Cyrille Mairesse) dans ses rets en lui réclamant de protéger « leur petit secret ». Les protagonistes prennent l’écran d’assaut.

 
Photo: AZ Films Une deuxième scène tirée du film «Les chatouilles»

« Les pédocriminels ne ressemblent pas toujours à Marc Dutroux, affirmait Andrea Bescond, rencontrée à Paris. Ça peut être un père, un voisin, un ami… À la faveur du mouvement #MoiAussi, les gens sont prêts à entendre et à voir les abus de certains hommes sur les femmes, bien qu’il leur demeure difficile d’envisager les violences faites à un enfant. »

Éric Métayer brandissait des chiffres : « Entre 72 % et 80 % des abus pédophiles se déroulent dans un cadre infra-familial. Et la loi française demeure floue sur l’abus de vulnérabilité. Dans le film, si le personnage de Deladonchamps est un pédocriminel, les spectateurs acceptent encore moins que la mère, qui aime sa fille pourtant mais se sent perdue, ne l’appuie pas davantage. Le pire, pour tous, c’est la mère. » Les préjugés ont la vie dure…

Pierre Deladonchamps, plutôt confiné jusque-là aux rôles sympathiques, trouvait dans ce rôle de pervers un contre-emploi. « J’avais rencontré Andrea Bescond à l’issue de la pièce, précise-t-il. On a parlé et j’ai réfléchi à ce que représentait pour moi de porter ce rôle à l’écran. Depuis ma partition dans L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie, son chef-d’œuvre, mes rôles m’entraînent ailleurs. Je n’éprouvais aucune sympathie pour le personnage, mais il faisait écho à des traumatismes personnels. Les chatouilles traite d’un sujet lourd avec légèreté et humour. Les gens ne sortent pas de la projection éteints, mais habités par une force supplémentaire. On ne se sent plus seuls avec ce poids. Il faut que la honte change de camp. Le mouvement #MoiAussi suscite certaines réticences. Espérons qu’il ne constituera pas un feu de paille pour des gens qui font semblant de s’y intéresser. »

À la faveur du mouvement #MoiAussi, les gens sont prêts à entendre et à voir les abus de certains hommes sur les femmes, bien qu’il leur demeure difficile d’envisager les violences faites à un enfant

L’acteur est engagé de tout son être dans le combat contre le sexisme. « La place de la femme dans la société est atroce, estime-t-il. Elle est considérée comme un objet. Je fais partie d’un collectif 50/50 pour l’égalité des femmes et des hommes sur les plans artistique et salarial. La France demeure machiste, et le vieux patriarcat la rend parfois antiprogressiste en se collant à la montée des populistes. Mais quel monde les gens veulent-ils ? Les hommes doivent se mouiller. »

Les réalisateurs se sont un peu éloignés du parcours véritable pour lui offrir une dimension pédagogique, ouvrant la boîte de Pandore. « La pièce était le squelette, mais on a construit autour, précise Andrea Bescond. Éric possède l’humour, moi, j’ai la danse. » Le cinéma est une autre écriture, dont la pièce fut le tremplin. Les gens en parlaient. Ils étaient prêts pour le film. »

Photo: Bertrand Guay Agence France-Presse Éric Metayer et Andrea Bescond aux César à Paris en 2019

Sur scène, Andrea Bescond jouait tous les personnages. Elle avait déjà récolté l’amour du public au théâtre, et plusieurs attendaient le film. Ce scénario fut écrit avec ses tripes, dans la douleur souvent. À l’écran, la figure du père s’est développée. « Sa mollesse même le rend sympathique, poursuit Éric Métayer. Je défends ce personnage. Il s’est mis dans cette position. Il est lâche. »

Pierre Deladonchamps admirait Andrea, qui n’éprouvait pas de colère envers son agresseur considéré plutôt comme un malade. « Cette femme avait beaucoup travaillé sur elle, mais trouva difficile de passer de la pièce au film, explique l’interprète. Elle se croyait plus reconstruite qu’elle ne l’était vraiment. Ce tournage l’a rendue plus forte en la faisant pénétrer au cœur de l’orage avant chaque scène. J’avais besoin d’être à la hauteur de son courage. La petite actrice affirmait de son côté qu’elle voulait faire ce film pour aider les enfants. Elle était très détendue, très professionnelle. Mais le plus difficile pour moi fut de voir le film. Je reçus cette projection comme un coup de poing. Tout le jeu d’Andrea montrait la vigueur du traumatisme. Ses scènes de danse sont incroyables. Les chatouilles possède une aura. Ce fut un pari pour tous, mais on l’a remporté. »


Les Chatouilles prend l’affiche le 7 février.

Odile Tremblay était l’hôte des Rendez-vous d’Unifrance.