La résilience, avec le sourire

La comédienne Léane Labrèche-Dor
Photo: Adil Boukind Le Devoir La comédienne Léane Labrèche-Dor

Dans les plus récents films de Martin Laroche, ses personnages sont souvent des survivantes d’événements douloureux, essayant par tous les moyens de dissimuler leurs failles et leurs blessures.

Victimes de la sauvagerie de l’excision (Les manèges humains) ou hantées par les traumatismes de l’adoption (Tadoussac), ces femmes essaient tant bien que mal d’aller de l’avant, prenant parfois les moyens les plus singuliers pour y parvenir.

Le cinéaste originaire de Sherbrooke, qui compte aussi à son actif deux longs métrages de facture artisanale jamais sortis en salle (La logique du remords, Modernaire), explore ces thèmes de façon encore plus spectaculaire dans Le rire (sortie le 31 janvier).

Il a réuni autour de lui des acteurs de tous les horizons (Sylvie Drapeau, Micheline Lanctôt, Alexandre Landry, Catherine Proulx-Lemay, Sophie Clément, Normand Daoust), et donné la vedette à Léane Labrèche-Dor, dont la feuille de route se révèle bien garnie, mais dont la carrière au cinéma était jusque-là plutôt modeste.

 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Martin Laroche, réalisateur du film «Le rire». Il y donne la vedette à Léane Labrèche-Dor qui, malgré une feuille de route bien garnie, avait une carrière au cinéma plutôt modeste jusque-là.

Le rire représente également son film le plus ambitieux sur le plan technique, et son plus coûteux (2,7 millions), un budget l’obligeant pour la première fois à s’associer à une productrice, Fanny-Laure Malo, lui qui avait l’habitude d’être son propre producteur. « Comment aurais-je pu tourner une scène de guerre avec 130 personnes sur le plateau si j’avais porté les deux chapeaux ? Grâce à Fanny, je pouvais me concentrer exclusivement sur les aspects créatifs », se remémore avec satisfaction celui qui a réalisé ses films précédents avec parfois 300 000 $, parfois 6000 $.

Il s’est même offert un clin d’œil à la comédie musicale (dans une résidence pour personnes âgées !), mais était surtout farouchement déterminé à écrire son scénario sans censure ni contraintes, « sans [se] demander si la SODEC aimerait ou pas ».

Et ce, même s’il fut déposé à quatre reprises auprès de cette institution avant qu’elle ne donne son aval. Car Le rire apparaît quelque peu incongru dans la filmographie de Martin Laroche, même si on y retrouve certains thèmes récurrents, dont la résilience.

Déconstruire les codes

Pour la première fois, le cinéaste n’hésite pas à naviguer entre le rêve et la réalité, le tragique et le comique, le chaos des conflits armés et l’intimité bousculée de gens âgés à la merci des autres pour leurs soins essentiels.

Valérie (Léane Labrèche-Dor) les prodigue à ces personnes avec une bienveillance admirable, dont à une résidente à la réplique assassine (Micheline Lanctôt) avec qui elle tisse une amitié. Amitié qui poussera la jeune femme à lui révéler ce que nous savons déjà, dans une introduction percutante : elle est la seule survivante d’un carnage où s’entassent les cadavres, dont celui de son amoureux.

Les circonstances entourant ce massacre sont volontairement floues, une évidence pour Martin Laroche. « J’aime déconstruire les codes et les clichés, j’adore les films qui nous surprennent, surtout ceux qui cultivent l’inquiétante étrangeté. »

Ces partis pris n’ont pas fait peur à Fanny-Laure Malo, productrice des premiers longs métrages de Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays) et de certains courts métrages à la carrière fulgurante, dont Toutes des connes, de François Jaros.

Enfant de la balle (elle est la fille du producteur René Malo, associé à de nombreux films, dont Le déclin de l’empire américain, de Denys Arcand), Fanny-Laure Malo a appris les rudiments de la réalisation à l’université Concordia, songé un temps à être actrice, mais a compris qu’un producteur peut aussi être créatif, pas seulement un surdoué en mathématiques. Ou quelqu’un qui dit toujours non ! « Je ne dis jamais : non. Je dis : comment ! », souligne la productrice. Le rire représentait de nombreux défis, parfois aplanis par un cinéaste bien au fait des impératifs du métier.

« Avec le financement disponible, Martin comprenait qu’on pouvait faire certaines choses, et en abandonner d’autres, tout en maintenant notre ligne directrice pendant les quatre ans du développement. »

Encore émue du professionnalisme respectueux pendant les trois jours de tournage de la scène la plus épique du film, Fanny-Laure Malo admet que cette portion du tournage fut périlleuse à bien des égards.

Tourner à l’extérieur en pleine nature au début du mois d’octobre à huit degrés Celsius avec des dizaines de figurants complètement nus, les uns sur les autres, lui a donné son « plus grand stress de production », elle qui craignait par-dessus tout les blessures.

Surprendre et séduire

De son côté, l’actrice Léane Labrèche-Dor, que l’on peut voir autant à la télévision (Les magnifiques, Cérébrum) qu’au théâtre (J’accuse, Lignes de fuite), reconnaît que « se dénuder dans une fosse à Carignan » peut être déstabilisant, mais ni plus ni moins que de se « dénuder émotivement dans des scènes du quotidien, avec le plus de naturel possible ».

Il faut dire qu’elle ne cache pas sa joie de pouvoir enfin vivre une véritable expérience de cinéma et de défendre un film « empreint de liberté, mais aussi d’onirisme, d’humanité et d’humour ». Celle à qui l’on accorde trop souvent à son goût l’étiquette de « comique » la trouve parfois un peu lourde, « comme toutes les étiquettes ». Elle y voit une caractéristique bien caractéristique du Québec, déplorant aussi le manque de diversité dans les distributions.

Croit-elle que les cinéastes et les directeurs de casting devraient aller plus souvent au théâtre ? C’est par un exemple très personnel qu’elle répond à la question.

« Pour Le rire, je n’aurais jamais décroché une audition si Fanny ne m’avait pas vue dans J’accuse. Car des auditions, il y en a de moins en moins. Le public de théâtre est petit, mais les gens qui m’ont vue sur scène ne seront pas surpris de me retrouver dans quelque chose de plus dramatique. »

Et d’énigmatique, pourrait-on ajouter, une posture parfaitement assumée par le réalisateur. Dans cet hymne aux amitiés intergénérationnelles, mais aussi à la barbarie qui sommeille à l’intérieur de chacun, y compris les personnes en apparence les plus banales, Le rire cherche à nous conduire dans des zones « qui ne donnent pas toutes les réponses ».

Pour Martin Laroche, « puisqu’il n’y a pas 15 films comme celui-là qui sortent chaque année au Québec », il espère que celui-ci saura autant surprendre que séduire.

En salle le 31 janvier.