«The Last Full Measure»: il faut décorer le soldat Pitsenbarger

Samuel L. Jackson et Sebastian Stan dans une scène de «The Last Full Measure»
Photo: Roadside Attractions Samuel L. Jackson et Sebastian Stan dans une scène de «The Last Full Measure»

Du début à la fin, l’impression s’avère tenace, profonde, devant The Last Full Measure : Clint Eastwood est-il le maître d’œuvre de cette affaire, ayant simplement décidé de se dissimuler sous un faux nom ? Mis à part le fait que ce film regorge d’acteurs solides, et parfois très connus (Dirty Harry surveille ses sous et limite au maximum les bousculades de stars), tout ressemble à l’une de ses partitions consacrées à la bravoure militaire et à un patriotisme parfois ronflant : dans ses bons jours, il nous livre American Sniper, et dans les mauvais, The 15 : 17 to Paris.

Eastwood fut lié un temps à ce projet, ce qui ne surprend guère, refilé à Todd Robinson, lui dont la feuille de route comme producteur et scénariste apparaît un peu mieux garnie que celle de cinéaste, mais n’est guère impressionnante (Phantom, Lonely Hearts). On sent toutefois qu’il a pris beaucoup de notes, et tenté de reproduire la manière studieuse du réalisateur de Sully pour illustrer cette histoire vraie, bataille rangée entre vétérans de la guerre du Vietnam et politiciens carriéristes toujours empêtrés dans le combat extrême de leur réélection.

Au milieu de ces deux camps se tient un employé ambitieux du Pentagone, Scott Huffman (Sebastian Stan), prêt à tout pour gravir de plus hauts échelons. Or, voilà qu’à la fin des années 1990, on lui demande de revisiter l’histoire d’un soldat de la US Air Force, William H. Pitsenbarger (Jeremy Levine), ayant tout sacrifié lors d’une mission dangereuse pendant la guerre du Vietnam, le 11 avril 1966. Les survivants de ce carnage, dont plusieurs sont encore traumatisés, s’étonnent qu’il n’ait pas reçu tous les honneurs. La tâche de persuasion sera confiée à Huffman, qui y voit surtout une perte de temps et une entrave à ses ambitions.

Au cours de cette enquête, exigée avec une farouche détermination par un vétéran opiniâtre (William Hurt), Huffman accumule des preuves, mais va surtout à la rencontre de ceux qui ont vu de près le courage aveugle de ce soldat soignant qui aurait pu laisser tomber ses compagnons d’armes pris en souricière, mais a refusé d’abdiquer (un exploit comparable, cette fois dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, décrit par Mel Gibson dans Hacksaw Ridge). Leurs témoignages, parfois fragmentaires, parfois éloquents, transforment peu à peu ce limier d’occasion, mettant ses aspirations personnelles en veilleuse, tout à coup plein d’altruisme, surtout à l’égard des parents du héros inconnu (émouvants Christopher Plummer et Diane Ladd).

The Last Full Measure se déroule en deux temps et en deux lieux bien précis : la jungle vietnamienne et celle de Washington D.C. Les deux espaces affichent leur propre tyrannie, leurs règles parfois sanguinaires. Le fameux carnage est sans cesse revisité par les témoins de l’époque, qui y ajoutent de plus en plus de détails, à force d’être poussés dans leurs derniers retranchements, malgré leurs propres traumatismes et leur caractère asocial. Car la majorité d’entre eux préfèrent se cacher du reste du monde, et particulièrement de tous ceux qui représentent une quelconque figure politique ou militaire.

Tous ces éclopés, interprétés par une flopée d’acteurs chevronnés (Samuel L. Jackson, Ed Harris, John Savage et le regretté Peter Fonda), s’accrochent à cette reconnaissance posthume comme à une bouée de sauvetage. Ce qui ne fait surtout pas de The Last Full Measure un film antimilitariste. Et comme bon nombre de ces reconstitutions inspirées de cette sale guerre, les Vietnamiens se résument à une force intraitable, impitoyable devant une armée américaine en pleine déroute.

The Last Full Measure présente cette double quête, celle d’un cynique pour sauver son âme et celle d’un soldat oublié pour revenir en pleine lumière, à grand renfort de larmes et de discours lénifiants. Avec une telle matière, Clint Eastwood n’aurait pas nécessairement fait mieux.

The Last Full Measure

★★★

Drame de guerre de Todd Robinson. Avec Sebastian Stan, Jeremy Irvine, Christopher Plummer, William Hurt. États-Unis, 2019, 110 minutes.