«L.A. Tea Time»: inspirante détermination

En une démonstration additionnelle de son imagination débridée, Sophie Bédard Marcotte intègre la parole de Chantal Akerman lors d’une séquence hautement symbolique de traversée du désert. Émanant des cieux, sa voix vient rassurer, éclairer, remettre en perspective…
Photo: La distributrice de films En une démonstration additionnelle de son imagination débridée, Sophie Bédard Marcotte intègre la parole de Chantal Akerman lors d’une séquence hautement symbolique de traversée du désert. Émanant des cieux, sa voix vient rassurer, éclairer, remettre en perspective…

Le questionnement que formule la cinéaste montréalaise Sophie Bédard Marcotte au début de son film L.A. Tea Time aura une résonance immédiate auprès de ses collègues. Et fort probablement aussi chez tous les autres artistes, quelle que soit leur discipline. En effet, dans un message vidéo destiné à une réalisatrice qu’elle admire, la jeune femme se demande comment s’y prendre pour vivre de sa passion alors qu’elle vient de terminer un premier long métrage, mais doit déjà reprendre un triste gagne-pain en traduction. Or, plutôt que d’envoyer ledit message, Sophie Bédard Marcotte décide d’aller demander conseil en personne à son idole. À Los Angeles.

La réalisatrice avec qui elle espère prendre le thé, d’où le titre, est Miranda July, personnalité respectée sur le circuit indépendant qui, comme son émule ici, joue volontiers dans ses propres films (Me and You and Everyone We Know, TheFuture).

Or, qu’elle se produise ou non, cette rencontre est d’abord un prétexte ; un moyen pour Sophie Bédard Marcotte de s’extirper d’une période de doute mortifère. Flanquée de son amie et directrice photo Isabelle Stachtchenko, la voici donc héroïne d’un road movie documentaire d’une vibrante inventivité.

Avec derrière la grisaille d’un morne hiver québécois et devant, ce rêve d’un possible tête-à-tête déterminant, le film revêt des atours de plus en plus fantaisistes : la facture artisanale, bricolée, est revendiquée, célébrée. Des renvois au Magicien d’Oz, avec ici Los Angeles en guise de royaume enchanté à atteindre, sont semés en chemin. Qu’est-ce qui attend Sophie Bédard Marcotte « par-delà l’arc-en-ciel » ? Magie ou leurre ?

Le résultat s’avère aussi désarmant qu’irrésistible.

Akerman toujours

D’autant que l’acte de mise en scène est au coeur de la proposition de Sophie Bédard Marcotte. Ce, encore davantage que dans son précédent Claire l’hiver, autofiction contant le spleen d’une jeune cinéaste à laquelle, de maintes façons, ce film-ci fait directement suite.

L.A. Tea Time est aussi un film de réalisatrice à propos de réalisatrices. Hormis celui fait à Miranda July, un hommage senti, et soutenu, est rendu à feue Chantal Akerman, dont le Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles marqua un jalon en matière de cinéma féministe et de cinéma tout court. Représentée par une lueur rose qui irradie de-ci de-là, la défunte cinéaste devient une guide autant qu’un idéal.

En une démonstration additionnelle de son imagination débridée (et de son ingéniosité), Sophie Bédard Marcotte intègre la parole d’Akerman lors d’une séquence hautement symbolique de traversée du désert. Émanant des cieux, sa voix vient rassurer, éclairer, remettre en perspective…

La forme est alors comique, mais le fond, émouvant.

Considérations souterraines

D’ailleurs, une kyrielle de considérations importantes couvent sous la surface ludique. Par exemple, jamais un enjeu comme l’équité n’est-il explicitement abordé, mais ce peut être douloureusement implicite néanmoins. On pense à cette séquence perturbante lors de laquelle Sophie Bédard Marcotte et Isabelle Stachtchenko (et, hors cadre, la preneuse de son Juliette Guérin) se retrouvent seules dans l’échoppe touristique d’un « redneck » autoproclamé aux abords de la mythique route 66 : la teneur de ses propos quant aux désirs sexuels qu’il prête aux jeunes femmes et le regard qu’il pose sur elles engendrent un inconfort physique. Et ça dure, et ça perdure, comme dans la vie. Il est des passages « mis en scène », mais celui-là est pur documentaire. Un réalisateur parti à l’aventure aurait-il reçu ce genre d’accueil et dû composer avec de tels périls ? Poser la question…

C’est entre autres pourquoi il est si grisant de voir Sophie Bédard Marcotte se lancer dans ce périple — et surtout dans le vide — de la sorte. Cela, justement parce qu’elle est mue par une passion conquérante dont elle voudrait pouvoir tirer subsistance — un souhait bien légitime. De par sa nature et sa conception, L.A. Tea Time est l’incarnation même de cette inspirante détermination.

L.A. Tea Time

★★★★

Docufiction de Sophie Bédard Marcotte. Avec Sophie Bédard Marcotte, Isabelle Stachtchenko. Québec, 2019, 82 minutes.