«Dieu existe, son nom est Petrunya»: porter sa croix

Une scène du film «Dieu existe, son nom est Petrunya»
Photo: AZ Films Une scène du film «Dieu existe, son nom est Petrunya»

Voilà sans doute une tradition dont vous n’avez jamais entendu parler, ou alors sa variation laïque, lorsque de braves baigneurs plongent dans des eaux glacées pour marquer le passage de la nouvelle année. Dans certains villages de la Macédoine, autrefois une république de l’ex-Yougoslavie, un représentant de l’Église orthodoxe lance une croix au milieu des remous d’une rivière, et celui qui attrape le précieux symbole reçoit tous les honneurs, bénéficiant (supposément) d’une aura de bonne fortune pendant un an.

Même si elle ne vit plus là-bas, maintenant établie à Bruxelles, la cinéaste Teona Strugar Mitevska fait de chacun de ses films une radiographie de la Macédoine et de ses mœurs parfois étranges. Inspirée par une bravade qui fit grand bruit — lorsqu’une femme a osé s’emparer de la croix en 2014, elle fut forcée de quitter le pays à la suite de ce « scandale » pour éviter les représailles —, elle propose une incursion au cœur du machisme ordinaire d’un petit village dans Dieu existe, son nom est Petrunya.

Sous d’autres cieux, elle serait qualifiée de « Tanguy » : trentenaire diplômée en histoire, sans emploi, vivant toujours chez ses parents, dont sa mère qui lui apporte son déjeuner au lit et lui dicte ce qu’il faut porter pour une entrevue d’embauche. Petrunya (Zorica Nusheva, en symbiose avec ce rôle très physique et rarement flatteur) semble se lever du mauvais pied tous les matins, traînant son existence morose et ses kilos en trop comme une fatalité. Rien ne peut lui rendre le sourire, surtout pas sa rencontre avec le patron d’une usine qui lui signale à grands traits à quel point elle est incompétente, sans avenir et sans aucun attrait physique (les dialogues sont nettement plus crus que cette simple description).

Traînant son vague à l’âme au bord d’une rivière tout en observant le curieux rituel de ces baigneurs zélés, Petrunya plonge à leur suite pour mettre la main sur la croix de bois, un exploit filmé par des badauds, devenu viral, qui se rend jusqu’à Skopje, la capitale, où une journaliste télé y voit la métaphore parfaite de ce qui cloche dans son pays. Car la rebelle improvisée fera d’abord l’objet d’une chasse, suivie d’une arrestation par la police, le commissariat devenant le véritable théâtre de cette aventure quelque peu absurde.

Cette héroïne jusque-là invisible n’attire d’abord aucune sympathie, et même son entourage, mis à part son père, nostalgique de l’ère communiste, a du mal à s’approcher de cette femme vite irritable, constamment sur ses gardes. Dans un tel environnement hostile, gangrené par le chômage et les idées de l’extrême droite, Petrunya fait figure d’extraterrestre, d’animal traqué, voire de paria. C’est du moins la vision qui s’impose lorsqu’elle traverse ces paysages enneigés, ou se promène d’un appartement décrépi à l’autre, ne voyant aucune issue à un futur obstrué.

Dans un revirement de situation qui ne manque pas d’ironie, et sur lequel la cinéaste insiste un peu trop, l’arrivée de Petrunya au commissariat de police constitue un important changement de ton, à la fois plus dramatique et plus libérateur. Le cloisonnement qu’elle subit, qui sent aussi la menace de la meute de ses jeunes détracteurs en colère, la transforme peu à peu en pasionaria de la cause féministe, déterminée à emmerder les autorités judiciaires et religieuses qui font pression sur elle pour que revienne le calme au village, de même que la fameuse croix de bois. Et surtout l’ordre immuable des choses où les hommes mènent le bal.

Ce qui devient un huis clos judiciaire, entre éclairages au néon, murs blafards ou tapissés d’images de nature luxuriante, rend un peu moins légère la démonstration de la cinéaste, davantage à l’aise dans l’ironie et l’observation de mœurs que dans l’avalanche de revendications politiques à l’emporte-pièce. 24 heures plus tard, Petrunya a gagné en assurance, mais semble hésitante à poursuivre une quelconque révolution, et encore moins à se prendre pour Dieu.

Dieu existe, son nom est Petrunya (V.F. de Gospod postoi, imeto i’e Petrunija)

★★★ 1/2

Comédie de Teona Strugar Mitevska. Avec Zorica Nusheva, Labina Mitevska, Simeon Moni Damevski. Ex-République yougoslave de Macédoine–Slovénie, Croatie–France–Belgique, 2019, 100 minutes.