«Les hirondelles de Kaboul»: transcender l’horreur

Le film, qui prend des libertés nécessaires avec le roman, fonctionne dans l’ensemble admirablement bien.
Les Armateurs Le film, qui prend des libertés nécessaires avec le roman, fonctionne dans l’ensemble admirablement bien.

En 2002, le roman de Yasmina Khadra Les hirondelles de Kaboul connut un vif succès. En 2010, on annonça en grande pompe son adaptation au cinéma. Puis, plus rien. Mais voici qu’en 2019 parut enfin ledit film : un long métrage d’animation coréalisé par Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec, dont le processus créatif exigeant explique en partie ce long délai. Très achevé sur le plan formel et d’une force d’impact remarquable, le résultat justifie amplement l’attente.

Présenté cet automne dans le cadre de Cinemania, Les hirondelles de Kaboul a auparavant été sélectionné par les festivals de Cannes, d’Annecy et d’Angoulême, où il a été couronné. Il y a d’abord Zunaria(Zita Hanrot) et Mohsen(Swann Arlaud), elle artiste, lui enseignant : ils sont jeunes, amoureux… Il y a ensuite Mussarat(Hiam Abbass) et Atiq (Simon Abkarian) : tandis qu’elle se meurt, lui est prisonnier des horreurs qu’il a vues à la guerre et qu’il continue de voir dans la prison où il est gardien.


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Prison où, par un concours de circonstances tragique que l’on ne dévoilera pas, aboutit Zunaria. De leurs destins croisés résulte un récit riche d’humanité.

Détail important : l’action se déroule sous le règne des talibans, qui font régner la terreur sur l’Afghanistan. Toute de décombres et d’angoisse qui couve, Kaboul n’est plus que l’ombre d’elle-même. Entre autres séquences marquantes : trois jeunes gens, un homme et deux femmes, sortent d’un cinéma illuminé, puis un fondu révèle ce qu’il en est désormais, l’homme portant dorénavant la barbe et les deux femmes, la burqa. L’établissement qu’ils quittent est à présent en ruines.

L’horreur en douceur

Au sujet du volet technique, le rendu épuré rappelant l’aquarelle cache en réalité un labeur insoupçonné. En effet, un tournage entier avec des comédiens a eu lieu en amont de l’animation proprement dite. Cela, parce que les deux réalisatrices désiraient capter une partie des mouvements des interprètes, et surtout parce qu’elles souhaitaient enregistrer leurs voix dans l’action plutôt qu’en post-synchro, après coup, comme il est d’usage de le faire en animation.

Il en résulte une authenticité accrue ; quelque chose de très senti, de très incarné. Quant à l’aspect visuel, son flot est constant, d’une fluide harmonie. Pour autant, ce qui est montré n’est pas nécessairement facile à encaisser, loin de là.

On songe à cette lapidation d’une femme jugée pour « fornication » par une foule mâle en liesse… Oui, il est des scènes difficilement soutenables. Mais justement, en opposant à cette violence barbare la douceur inhérente à l’aquarelle, les cinéastes atténuent visuellement ce qu’elles exacerbent psychologiquement. Magistral.

Cachet littéraire

On connaissait déjà le talent de Zabou Breitman, comédienne (La crise, Tenue correcte exigée) ayant fait le pas avec bonheur à la mise en scène au théâtre comme au cinéma (Se souvenir des belles choses, L’homme de sa vie, Je l’aimais). En revanche, on découvre Éléa Gobbé-Mévellec, dont c’est là le premier long après des collaborations comme dessinatrice sur des projets tels Ernest et Célestine (qui partage une parenté visuelle avec Les hirondelles de Kaboul).

Leur film, qui prend des libertés nécessaires avec le roman, fonctionne dans l’ensemble admirablement bien. Tout en préservant un cachet littéraire dans les dialogues (ce monologue final de Mussarat, aussi poignant qu’évocateur), le scénario négocie sans heurts les développements et retournements de ces deux trames d’abord parallèles qui fusionnent au mitan.

À terme, un espoir prévaut, une poésie également, qui donne tout son sens au titre. La conclusion n’en est pas moins douce-amère — il eut été malhonnête d’agir autrement. Un film douloureux mais très beau, tant dans sa facture que dans ses idéaux.

Les hirondelles de Kaboul

★★★★

Animation de Zabou Breitman et Éléa Gobbé-Mévellec. France, 2019, 81 minutes.