«Une ultime grâce»: sans merci

Habillée de larmes et de silence, Alfre Woodard est magnétique. Il faut voir ce film. Il faut voir cette actrice.
Photo: MK2 | Mile-End Habillée de larmes et de silence, Alfre Woodard est magnétique. Il faut voir ce film. Il faut voir cette actrice.

Une femme s’avance dans le couloir aseptisé d’une prison. Une lourde porte barreaudée se referme tandis qu’elle s’éloigne, sa silhouette de plus en plus floue… Cette femme n’est pas une prisonnière, mais c’est tout comme. Elle est en l’occurrence la directrice de l’aile des condamnés à mort. Elle s’appelle Bernadine Williams, et sans qu’elle le sache, la façade de détachement professionnel qui lui permet d’affronter un quotidien pénible a d’ores et déjà commencé à se fissurer. Ce bouleversement d’abord subtil, puis sismique, la cinéaste Chinonye Chukwu l’expose brillamment dans Une ultime grâce, lauréat du Grand Prix à Sundance.

Cela dit, l’effet dévastateur qu’a le film doit énormément à Alfre Woodard, dont l’absence aux Oscar a été dénoncée avec raison. Ce que cette actrice d’exception (voir Criss Cross de Martin Ritt et Passion Fish de John Sayles), trop souvent reléguée au second plan, accomplit dans Une ultime grâce (Clemency) constitue une leçon de maître en matière d’interprétation.

Derrière le stoïcisme que s’impose son personnage tel un mécanisme de survie, l’actrice établit non seulement une humanité bafouée, mais surtout, une détresse latente. Ce, avec souvent pour seul outil son regard.

C’est patent lors d’une exécution horriblement bâclée, au début du film : quand un garde demande à Bernadine si elle veut qu’un médecin vienne confirmer le décès, elle ne répond pas tout de suite. Son trouble n’est apparent qu’une seconde, mais cela suffit à Alfre Woodard pour suggérer un remous intérieur dont la protagoniste elle-même n’a pas idée de l’ampleur.

Sobre brio

C’est là l’amorce d’une vague de fond qui gagnera en force avec la perspective de plus en plus probable d’une autre exécution : celle d’un détenu reconnu coupable du meurtre d’un policier, mais dont il est permis de croire à l’innocence (la cinéaste s’est inspirée de l’affaire Troy Davis). Appel rejeté, pardon du gouverneur qui ne vient pas… Familles et avocats ont beau accuser Bernadine de se cacher derrière des procédures, il reste que ses mains sont liées.

« Quoi que je fasse ou ne fasse pas, il mourra. Il est mort. Ils sont tous morts », tente-t-elle d’expliquer à son conjoint aimant mais largué.

D’ailleurs, qu’il s’agisse de la maison où Bernadine garde son mari à distance ou du bar où elle anesthésie son mal-être, chaque lieu est filmé par Chinonye Chukwu comme une geôle. La réalisatrice y isole Bernadine dans des plans qui montrent peu, mais expriment beaucoup (comme Woodard), la cernant d’ombre ou la faisant paraître plus petite, écrasée, au moyen d’un interlocuteur placé à l’avant-plan.

Les lignes effilées par des perspectives amplifiées dans la prison, et droites vues des airs, lardent ou lacèrent l’œil, voire l’âme. La séquence ultime, qui consiste essentiellement en un long gros plan de Bernadine, renvoie ostensiblement à La passion de Jeanne d’Arc, de Dreyer. Habillée de larmes et de silence, Alfre Woodard est magnétique. Il faut voir ce film. Il faut voir cette actrice.

Une ultime grâce (V.F. de Clemency)

★★★★

Drame psychologique de Chinonye Chukwu. Avec Alfre Woodard, Wendell Pierce, Aldis Hodge, Richard Schiff. États-Unis, 2019, 113 minutes.