«Cunningham»: pour la beauté du geste

Le chorégraphie «Second Hand»
Photo: Martin_Misere Le chorégraphie «Second Hand»

Un documentaire dont le titre se résume au nom de famille de son sujet laisse deviner les paramètres de ses ambitions : une biographie complète, et édifiante, d’une illustre personnalité, du berceau au tombeau, avec entre les deux une multitude de têtes parlantes pour marquer chaque étape.

À peu près rien de tout cela ne nous est servi dans Cunningham, de la cinéaste Alla Kovgan, dont les choix thématiques et esthétiques sont clairs : une période historique bien délimitée, que de rares témoignages sortis des archives de l’époque, et une attention méticuleuse à l’œuvre de l’artiste plus qu’à ses propos. C’est ainsi qu’elle aborde Merce Cunningham, une des figures essentielles de la danse moderne américaine, lui qui se disait d’abord et avant tout danseur. Ce qui ne l’a pas empêché de signer près de 180 chorégraphies et de faire rayonner sa compagnie à travers le monde jusqu’à sa mort en 2009, toujours actif même à 90 ans.

L’ancien danseur de la non moins célèbre compagnie de Martha Graham était depuis longtemps préoccupé par le caractère éphémère de son art, impossible à accrocher dans les musées ou à déposer sur le papier. C’est cette inquiétude qu’Alla Kovgan tente d’apaiser en faisant la belle part à certaines de ses plus splendides créations datant de 1942 à 1972, celles de ses débuts en solo, des balbutiements de son métier de professeur, de directeur de troupe et de gérant de tournées nationales et internationales. Des tâches qui lui ont souvent pesé.

Dans un réel désir de décloisonnement, en plus de s’offrir le luxe ultime de la technologie 3D (Wim Wenders fut l’un des rares documentaristes à l’utiliser pour magnifier le génie de sa compatriote Pina Bausch), Alla Kovgan inscrit le travail chorégraphique de Cunningham dans des paysages diversifiés, dont les toits de New York, des cours intérieures de châteaux français et des parcs verdoyants. Ou alors elle n’hésite pas à s’enfermer en studio pour reproduire les débauches de couleurs imaginées par le peintre Robert Rauschenberg, un des célèbres collaborateurs de Cunningham à cette époque, avec Summerspace (1958).

Rauschenberg ne fut pas le seul à marquer de son empreinte le travail de Cunningham, ce portrait soulignant la force du tandem unique que le chorégraphe formait avec le compositeur John Cage, également un couple à la ville, aspect abordé ici avec pudeur. Même flamboyance lorsque surgit Andy Warhol dans sa trajectoire artistique, débarquant avec ses fameux oreillers argentés qui tapissent tout l’espace dans Rainforest (1968). Et pour bien marquer l’ancrage dans le temps, la cinéaste compose un étonnant puzzle où des images d’archives des performances s’intercalent à celles d’aujourd’hui, montrant ici Cunningham en action, avec en parallèle ce précieux héritage artistique revisité avec les moyens technologiques d’aujourd’hui.

Cette discipline naguère peu médiatisée — ce qui est encore le cas aujourd’hui… — n’offrait pas à Alla Kovgan des possibilités infinies d’images d’archives, la forçant à se rabattre sur des lettres, des enregistrements sonores (parsemés de propos acrimonieux d’anciens membres de la troupe) et des photographies, dont celles du triomphe de la troupe à Londres en 1964 dans le cadre de sa première tournée internationale. La rareté des objets du passé lui a permis de construire en toute liberté un splendide écrin, avec la collaboration précieuse du directeur photo Mko Malkhasyan, agissant ainsi en véritable peintre.

Expérience esthétique plutôt que leçon d’histoire, Cunningham illustre la vision fulgurante du chorégraphe au cœur d’une œuvre cinématographique ayant pour première ambition d’émouvoir le spectateur. Il prétendait n’avoir rien à dire, résistait à l’idée d’apposer une couche de sens à ses œuvres (sauf pour Winterbranch [1964], dans laquelle il évoquait la violence), mais créait avec une constante énergie. Une énergie portée aux nues grâce à ce film admirable et éblouissant.

Cunningham

★★★★

Documentaire d’Alla Kovgan. États-Unis–Allemagne–France, 2019, 93 minutes.