«Fête de famille»: là où la façade se lézarde

À l’occasion acteur pour d’autres cinéastes, Cédric Kahn a pour la première fois décidé de jouer dans l’un de ses propres films. Dans «Fête de famille», il incarne Vincent, une voix de la raison pas toujours populaire au royaume du déni.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse À l’occasion acteur pour d’autres cinéastes, Cédric Kahn a pour la première fois décidé de jouer dans l’un de ses propres films. Dans «Fête de famille», il incarne Vincent, une voix de la raison pas toujours populaire au royaume du déni.

On pénètre dans le film Fête de famille comme on entre au théâtre. Et voici cet auguste portail en fer forgé que poussent deux enfants rieurs. La caméra les suit tandis qu’ils s’ébattent sur une propriété champêtre un brin décatie, mais possédant ce charme idyllique propre au cinéma. En cette matinée ensoleillée, le clan — le benjamin, Vincent, et les siens, le cadet, Romain, et sa nouvelle amie — s’est réuni autour d’Andréa, la matriarche, dont c’est l’anniversaire. Puis, vient l’averse, et avec celle-ci, le retour de l’aînée, Claire, après trois années d’absence. Claire qui, autrefois, laissa à sa mère le soin d’élever sa fille Emma… Entre tendresse et grincements de dents, Cédric Kahn brosse un portrait aussi senti que déstabilisant.

« J’ai porté longtemps ce projet, mais deux choses me manquaient pour le concrétiser : le courage de raconter ça, et un dispositif narratif adéquat », confie Cédric Kahn, à qui l’on doit notamment les films L’ennui, Feux rouges, d’après Simenon, et La prière.

« Et puis finalement, l’évidence m’a frappé : cette structure que je cherchais en était tout simplement une classique en trois actes très nets, comme pour une pièce. Cette unité de temps et de lieu était ce dont j’avais besoin pour ancrer mon récit. En fait, ce cadre serré m’a paradoxalement libéré. »

La forme trouvée, le courage suivit. Quoiqu’il lui en fallût encore à Cédric Kahn à l’issue d’une conversation préliminaire avec la productrice Sylvie Pialat. À l’occasion acteur chez d’autres (récemment dans Cold War,de Pawel Pawlikowski), Kahn a en effet pour la première fois, à la suggestion de Pialat, décidé de jouer dans l’un de ses propres films. Dans Fête de famille, il incarne ainsi Vincent, une voix de la raison pas toujours populaire au royaume du déni.

« Je ne m’étais jamais posé la question auparavant, mais sans doute parce qu’elle a senti combien ce film était personnel, [Sylvie] m’a dit : « Va au bout. Mets-toi dedans ». Là-dessus, je dirais que j’ai démontré plus d’inconscience que de courage ! », plaisante le cinéaste.

Autour de Deneuve

Or, avant d’envisager de se diriger lui-même ou de diriger quiconque, Cédric Kahn avait en tête d’attribuer un rôle en priorité pour ensuite bâtir le reste de la distribution autour : celui d’Andrea, cette femme à la fois célébrée et accablée.

« J’ai écrit en pensant à Catherine Deneuve ; je l’imaginais bien en chef de clan. C’était elle et elle seulement. Avec tout ce qu’elle symbolise désormais. Parce que, Catherine, c’est la mère du cinéma français, quoi. Elle a acquis ce statut qui va au-delà de son métier d’actrice. »

Métier considérable, faut-il le rappeler, et la voyant constamment alterner cinéastes établis et débutants, avec comme guide premier son instinct. À preuve : « Sa réaction a été très simple : elle a lu une ébauche d’environ vingt-cinq pages et a accepté. Je lui ai proposé d’attendre d’avoir lu le scénario lorsqu’il serait terminé, mais elle a décliné : « Non, non, ça me va », m’a-t-elle dit, sûre d’elle. »

On ajoutera : sûre du cinéaste également. À raison.

Au rayon de la distribution toujours, il est en outre intéressant de noter que Cédric Kahn s’est entouré de Vincent Macaigne dans le rôle de Romain, et d’Emmanuelle Bercot dans celui de Claire : deux interprètes cinéastes, comme lui.

Ce sont des boîtes qui contiennent d’autres boîtes. Ça correspond à ma vision de la famille comme une suite de faux-semblants. On essaie de sauver les apparences, mais tout ça tient sur du mensonge. Sauf que ce mensonge est parfois nécessaire, salvateur, puisqu’il est ce qui maintient la cohésion familiale.

« Ce n’était pas un concept, je vous assure, mais c’est vrai que lorsqu’on s’en est fait la réflexion, ça nous a soudés davantage. On s’est au surplus aperçus qu’on a des vies assez similaires dans le cinéma. Sans exagérer, on est réellement devenus comme frères et soeur. C’était très confortable pour moi, car ils étaient avec moi ; ils n’avaient pas ce côté autocentré qu’ont souvent les comédiens. »

Un peu comme c’est le cas avec l’apparition d’Irène dans Un dimanche à la campagne,de Bertrand Tavernier, ou de Christian dans Festen, de Thomas Vinterberg, autres chroniques de familles dont la façade se lézarde, l’arrivée intempestive de Claire sert autant d’agent perturbateur que révélateur.

« Oui, tout à fait : c’est le principe du personnage qui revient. »

Il convient d’insister à quel point, dans le rôle de cette fille prodigue en proie à d’importants troubles mentaux dont les origines possibles sont habilement suggérées sans être explicitées, Emmanuelle Bercot est sidérante.

Sur un air mélancolique

Quant à Romain, il est celui qui permet à l’auteur de pousser plus loin son jeu de mise en abîme associé à cette théâtralité évoquée d’emblée. Car Romain est un aspirant cinéaste, et il s’est mis en tête de tourner un documentaire sur sa famille. Un film dans un film comme une pièce…

« Ce sont des boîtes qui contiennent d’autres boîtes. Ça correspond à ma vision de la famille comme une suite de faux-semblants. On essaie de sauver les apparences, mais tout ça tient sur du mensonge. Sauf que ce mensonge est parfois nécessaire, salvateur, puisqu’il est ce qui maintient la cohésion familiale […]. Lorsque Vincent tente de mettre de l’ordre, d’opérer un changement, le clan se braque. Pareil lorsque Claire veut tout révolutionner : le clan fait bloc. Aucune individualité ne peut dominer seule. »

Attitude légitime ou lâcheté de la part des uns et des autres ? Fête de famille refuse de trancher, et ce n’est là qu’une de ses nombreuses qualités.

« Au fond, tout ça relève du trompe-l’oeil : le film est construit comme un trompe-l’oeil. Et puis voilà, au cours de la journée, la vérité “arrive”… »

Ça démarre léger, puis ça se corse, inexorablement. C’est ici que Cédric Kahn se distingue : dans sa progression dramatique. En cela que, depuis le temps, le film de rencontres familiales a développé son lot de facilités, d’écueils et de clichés, comme n’importe quel autre genre. Et comme n’importe quel autre genre, tout est affaire de manière.

Or, celle de Cédric Kahn est expertement modulée. L’utilisation de certaines chansons, répétées lors de moments clés pour effets différents, participe de cette gradation.

« Chaque chanson est à l’image des personnages : à double tranchant. C’est-à-dire que c’est joyeux, ça les unit, mais ce sont néanmoins des chansons très mélancoliques ; c’est beaucoup un film sur la mélancolie. C’est une famille qui a du mal avec le monde extérieur, qui vit enfermée dans son passé, avec ses musiques d’autrefois, en repli sur elle-même dans cette belle maison qui s’effondre un peu… C’est suranné, et étrange, pour peu qu’on s’y attarde. »

Et réussi. Très très réussi.

Fête de famille prend l’affiche le 24 janvier.