«Brotherhood» dans le clan des Oscar

Le court métrage de Meryam Joobeur, intimiste et poignant, se concentre sur un berger, sa femme et leurs fils.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le court métrage de Meryam Joobeur, intimiste et poignant, se concentre sur un berger, sa femme et leurs fils.

Sur le site de référence de cinéma IMDB, Brotherhood est accompagné depuis hier de la mention magique : « Nominated for 1 Oscar ». Nommé pour un Oscar. Meryam Joobeur ne semble pas y croire. « C’est vrai ? » Tout à fait.

Le film de la cinéaste montréalaise a été sélectionné parmi les cinq prétendants au meilleur court métrage de l’année. « Jamais je n’aurais même songé à penser à des prix pendant que je me trouvais dans un petit village du milieu de nulle part en train de tourner avec des gens que j’aime. » Soit au nord de la Tunisie, où, un an avant le début dudit tournage, lors d’un séjour en compagnie de son directeur de la photographie, Vincent Gonneville, Meryam Joobeur avait croisé la route de deux adolescents. Des frères. Des bergers. Cheveux clairs, visage parsemé de taches de rousseur, présence hypnotique. Elle avait voulu prendre leur portrait, ils avaient refusé. Mais leur image était restée imprégnée dans sa mémoire.

Des mois plus tard, la cinéaste s’est lancée à leur recherche, sur le terrain. « Vous les connaissez ? » Elle avait un scénario en main. Une grande idée de film. Elle les a retrouvés, sans Facebook ni autre technologie. Ils avaient un troisième frère plus jeune. En discutant, en échangeant, elle a gagné la confiance du clan Mechergui. Malek, Chaker et Rayene sont devenus les personnages de sa fiction imprégnée de vérité.

Coproduit par la compagnie québécoise Midi la Nuit et celle, tunisienne, de Cinétéléfilms, son court métrage, intimiste et poignant, se concentre sur un berger, sa femme, leurs fils. Le plus grand revient tout juste de Syrie, avec une fille qu’il y a épousée. Le choc entre le père, campé sur ses positions, et son aîné, visiblement éprouvé, est immédiat. Entre leurs croyances. Entre ce que le patriarche perçoit comme bien et mal et ce que son descendant espère comme vie, pour lui.

Avec ce court métrage, Meryam Joobeur a souhaité explorer la délicate question du retour à la maison des combattants étrangers. De ces jeunes hommes souvent partis contre la volonté de leur famille, plein de convictions, qui se voient ramenés à leur réalité d’avant, à leur quotidien, à eux-mêmes.

Avec sensibilité et humanité, la réalisatrice d’origine tunisienne multiplie les gros plans sur les visages de ces garçons. Sur celui, mélancolique de la mère. Prise entre l’arbre et l’écorce. Entre son époux et son enfant.

Photo: Traveling distribution Scène de «Brotherhood»

Couronné de prix, Brotherhood a connu une épopée formidable depuis sa grande première au Festival international du film de Toronto en septembre 2018. C’est d’ailleurs lors d’une période de questions ayant suivi cette présentation que Meryam Joobeur a « réellement compris l’importance que ce film pourrait avoir sur la perception qu’a le grand public des personnes musulmanes ».

« J’ai vu les réactions, se souvient-elle aujourd’hui. Et j’ai réalisé que, le simple fait que les garçons ne correspondent pas physiquement aux idées stéréotypées que les gens ont de l’apparence des personnes arabes, c’est une incidence importante en soi. » Ces visages pâles, ces chevelures rousses… « Ces éléments font en sorte que les spectateurs ressentent un lien avec ce lieu, si loin de chez eux. Avec cette réalité. Parce qu’ils voient des gens qui leur ressemblent. »

Et une fois que les préjugés concernant l’apparence commencent à être ébranlés, on peut en secouer d’autres. Bien plus tenaces.

Le temps qu’il fait

Le vent qui s’élève, la mer qui se fait orageuse… Brotherhood est baigné de ces sons de la nature qui agissent comme une trame sonore. « Cet aspect du film était complètement inattendu ! s’exclame pourtant Meryam Joobeur. En arrivant sur place, le temps était calme, ensoleillé, printanier. Puis, au moment où nous commencions à tourner, la météo s’est déchaînée. » Plutôt que de se décourager, la réalisatrice et son équipe ont décidé d’embrasser les aléas du temps. Une décision qui, finalement, a servi la narration bien plus que si le ciel avait été au beau fixe. « Ces éléments surlignaient la tension dans la famille. Leurs émotions. Quand le fils revient, que le vent se met à souffler et que tout le monde reste silencieux, on comprend que quelque chose gronde sous la surface. »

Jamais je n’aurais même songé à penser à des prix pendant que je me trouvais dans un petit village du milieu de nulle part en train de tourner avec des gens que j’aime

Et parlant de famille, celle qui est diplômée de l’École de cinéma Mel-Hoppenheim, à Concordia, se réjouit des liens créés durant le tournage. « Ce qui était magnifique à voir, durant la création du film, c’est à quel point les trois frères ont grandi, ont acquis une certaine confiance. Depuis, chaque fois que je suis en Tunisie, je leur rends visite. Ils sont devenus une partie de ma famille élargie. »

Et la course à la statuette dorée ? « Je leur ai expliqué l’importance de cet événement. Ils l’ont bien saisie. Mais vous savez, en Tunisie, ce n’est pas tout le monde qui suit les Oscar. Même ma grand-mère, il a fallu que je lui explique un peu ! dit-elle en riant. Une fois qu’elle a compris, elle était très heureuse. »

Un bonheur partagé par la productrice de Brotherhood, Maria Gracia Turgeon. « C’est fou ! Je suis sans mots ! » C’est la seconde année d’affilée qu’un de ses films se retrouve dans la course. L’an dernier, elle a accompagné Fauve, de Jérémy Comte, également nommé dans la catégorie du meilleur court métrage de fiction. Le déroulement des jours menant à la grande cérémonie, qui se tiendra cette fois le 9 février, Maria Gracia Turgeon l’a donc déjà vécu. « Ça demande énormément d’organisation, de préparation et de travail, souligne-t-elle. Dès demain, nous devrons retrousser nos manches et nous mettre au travail. Mais aujourd’hui… nous célébrons ! »