«1917»: la séquence héroïque

George MacKay incarne Schofield dans 1917.
Universal George MacKay incarne Schofield dans 1917.

Dimanche dernier, la victoire aux Golden Globes de 1917 comme meilleur drame devant The Irishman et Marriage Story, voire Joker, a créé la surprise. Le film ne prenant officiellement l’affiche que vendredi après une sortie très limitée à Noël pour fins d’admissibilité, il était difficile de se prononcer sur les mérites de ce lauréat du champ gauche. Or, maintenant qu’on l’a vu, peut-on dire qu’il s’agissait là d’un choix justifié ?

En un mot, oui : 1917 constitue un vainqueur tout à fait défendable… à défaut d’être celui qu’on espérait — mais de telles nuances et doléances ne sont-elles pas le lot de la plupart des remises de prix ?

Quoi qu’il en soit, 1917 (V.F.), ou la mission périlleuse de deux soldats anglais, Tom et Will, chargés de passer les lignes ennemies pour prévenir un bataillon du piège qui les attend, était précédé d’échos favorables. En fait, le film a suscité l’intérêt dès qu’il fut révélé que l’action serait présentée en une seule séquence ininterrompue.

Et puis, avec Sam Mendes à la réalisation, il y avait de quoi espérer du beau et du bon, le cinéaste ayant démontré son aisance à allier action trépidante, brio formel et souffle narratif dans ce qui constitue pour plusieurs le James Bond le plus accompli, Skyfall (que les nostalgiques revoient Au service secret de Sa Majesté pour se convaincre de ce que cet autre favori n’a pas très bien vieilli). Passé l’ouverture hallucinante campée durant la fête des Morts au Mexique, son Spectre pâlissait d’ailleurs, en comparaison… D’où peut-être pour le réalisateur de Beauté américaine (American Beauty) et La voie de perdition (Road to Perdition) ce retour à un projet lancé par lui, par opposition aux commandes de prestige que représentent les deux opus 007.


Nécessaire humanité

Sans prétendre être une histoire vraie, 1917 s’inspire des récits de la Grande Guerre que le grand-père de Sam Mendes lui racontait, enfant. Le film, qu’il a coécrit avec Krysty Wilson-Cairns (Penny Dreadful), est dédié à sa mémoire. Ceci expliquant certainement cela, Mendes ne s’avère jamais si obnubilé par son tour de force technique qu’il en oublierait d’insuffler une nécessaire humanité à son film. Il est pour le compte quelques passages poignants, ceux-ci émergeant volontiers lors de rares silences : Will (fabuleux George MacKay) qui ne parvient pas à terminer sa phrase au sujet de sa famille, par exemple.

Car les moments d’accalmie sonore sont peu nombreux, avec toujours en arrière-plan cette rumeur guerrière qui couve ou qui explose… Et il y a la musique de Thomas Newman, collaborateur assidu du cinéaste, qui épouse la teneur dramatique de l’instant, tantôt spectrale, tantôt rugissante. Elle est au diapason de la mise en scène de Mendes, qui rend palpitant le parcours des protagonistes, notamment en fusionnant les principes de course à obstacles et de course contre la montre : à chaque jalon son péril, son atmosphère, sa tension.

Entre autres épisodes saisissant : cette fuite dans les décombres d’une ville en ruines, avec pour tout éclairage les lueurs intermittentes de déflagrations dans le ciel nocturne.

Charge viscérale

On demeure pas mal tout du long assis sur le bout de sa chaise, investi, captivé. Le corollaire de cela est qu’on arrive au dénouement gonflé à bloc, prêt à une libération cathartique qui ne se produit qu’à moitié, Mendes ne réussissant pas tout à fait à livrer une finale à la hauteur. La charge viscérale qui a précédé est d’une telle puissance…

À cet égard, on ne saurait trop insister sur la contribution fondamentale du directeur photo Roger Deakins, géant parmi les géants, complice de longue date de Mendes, mais aussi des frères Coen et de Denis Villeneuve. Son travail ici est en tout point remarquable, que ce soit pour forger une ambiance d’aube bucolique, de matinée blafarde ou de crépuscule sinistre.

Un mot, en terminant, pour préciser que 1917 n’est pas à proprement parler constitué d’un unique plan-séquence, en cela que l’illusion de continuité est parachevée de-ci de-là grâce à la magie du numérique. L’effet n’en est pas moins confondant, et passé les premières minutes où l’on cherche d’instinct les traces de couture, on se laisse emporter par le torrent visuel.


En un seul plan, ou presque

Sam Mendes n’est pas le premier cinéaste à se mesurer au défi de l’action en continu. Par le passé, d’autres s’y sont frottés. Parmi ceux qui, comme lui, ont choisi de simuler ladite continuité en usant de diverses techniques, on signalera d’abord le précurseur Alfred Hitchcock (Rope, 1948), puis Gustavo Hernández (La casa muda, 2010), Alejandro Gonzales Iñárritu (Birdman, 2014), ou encore Laszlo Nemes (Le fils de Saul, 2015). Mais il y a aussi ceux qui ont réussi l’exploit d’un film vraiment fait d’un seul plan-séquence, comme Mike Figgis (Timecode, 2000), Alexandre Sokourov (L’arche russe, 2002) et, au Québec, Podz (King Dave, 2016).


La Première Guerre mondiale au cinéma

Force est de le constater, la Première Guerre mondiale, contrecoups immédiats inclus, est beaucoup moins revisitée par le cinéma de fiction que la Seconde. Palmarès.

La grande illusion, de Jean Renoir, France, 1937

Les sentiers de la gloire (Paths of Glory), de Stanley Kubrick, États-Unis, 1957

Laurence d’Arabie (Lawrence of Arabia), de David Lean, Grande-Bretagne, 1962

La vie et rien d’autre, de Bertrand Tavernier, France, 1989

Gallipoli, de Peter Weir, Australie, 1981.

Ex aequo : La chambre des officiers, de François Dupeyron, France, 2001

1917 (V.O. et V.F.)

★★★★

Drame de guerre de Sam Mendes. Avec George MacKay, Dean-Charles Chapman, Mark Strong, Andrew Scott, Richard Madden, Claire Duburcq, Colin Firth, Benedict Cumberbatch. Grande-Bretagne–États-Unis, 2019, 119 minutes.