«Les Misérables»: toujours triste et blême, son HLM

«Les misérables» présente une faune bigarrée, aux différences raciales et culturelles très prononcées, chacun protégeant jalousement son territoire.
Photo: TVA Films «Les misérables» présente une faune bigarrée, aux différences raciales et culturelles très prononcées, chacun protégeant jalousement son territoire.

Le souvenir de Do the Right Thing, de Spike Lee, nous revient en mémoire devant Les misérables, de Ladj Ly : même soleil de plomb, mêmes gamins hyperactifs et insolents, même nécessité de vivre sur les trottoirs pour fuir des appartements étouffants, et surtout même rapport problématique avec toute forme d’autorité. Et si plusieurs se plaisent à le comparer à une version actualisée du célèbre film de Mathieu Kassovitz, La haine, Les misérables n’affiche pas autant d’ambitions esthétiques, même s’il s’agit d’une œuvre portée par une caméra nerveuse, un montage parfois frénétique et une luminosité qui contraste avec la noirceur du propos.

Ce n’est pas non plus un hasard si le fils du cinéaste, Al-Hassan Ly, reprend en quelque sorte la posture que Ladj Ly tenait 15 ans plus tôt, et dans la même cité, Montfermeil, où il a grandi : celle de l’observateur attentif, caméra numérique à la main, des bavures policières. À la différence qu’aujourd’hui, nous sommes à l’heure des drones, ce qui nous vaut des images magnifiques. Or, les trois policiers qui seront plus tard les vedettes involontaires d’une vidéo compromettante ignorent tout de cette présence aérienne, car ils en ont déjà plein les bras.

Dans une stratégie narrative semblable à celle adoptée par Maïwenn dans Polisse, l’arrivée d’un corps étranger dans un milieu plutôt fermé force des explications aussi vitales pour la recrue que pour les spectateurs. Stéphane (Damien Bonnard), policier de province muté en région parisienne, aborde avec nervosité sa première journée avec ses coéquipiers, Chris (Alexis Manenti), une grande gueule au comportement sanguin, et Gwada (Djibril Zonga), originaire de cette ville dont Victo Hugo s’est inspiré pour son célèbre roman qui donne son titre au film. Lendemain de victoire pour l’équipe de France à la Coupe du monde, l’euphorie rassembleuse, soulignée au début du film avec un regard de documentariste, s’estompe rapidement pour laisser place aux magouilles quotidiennes, aux rivalités entre divers gangs et associations : certains vendent de la drogue, d’autres, les principes du Coran.

Dans ce désert de béton sans piscine publique et encore moins de lieux climatisés, l’arrivée d’un cirque devient non pas une fête, mais la bougie d’allumage d’une guerre de tranchées, d’abord avec le vol d’un lionceau par le petit Issa (Issa Perica), ce qui provoque la colère des forains et oblige les trois policiers à faire des recherches expéditives pour retrouver le coupable et l’animal. Cette chasse à l’homme tourne mal, accentuée par une suite de faux pas que les représentants des forces de l’ordre paieront très cher.

Entre les séquences aériennes et une caméra au ras des pâquerettes, Les misérables présente une faune bigarrée, aux différences raciales et culturelles très prononcées, chacun protégeant jalousement son territoire, qu’il s’agisse d’un modeste restaurant ou d’un étal de marché. Mais au final, ils semblent tous subir la même misère endémique, et cela inclut ces policiers dont la vie personnelle n’est que brièvement évoquée, mais suffisamment pour savoir qu’elle n’est guère moins triste que celle des gens qu’ils ont la responsabilité de protéger. Ou plutôt de surveiller, avec le plus souvent la peur au ventre.

Sans verser dans l’angélisme, Ladj Ly ne cherche pas à dépeindre ce microcosme de manière négative ou misérabiliste, multipliant les figures pittoresques, les accents colorés et les vêtements qui le sont parfois tout autant. Mais derrière cette façade de type « black-blanc-beur » couve une tension extrême, des frustrations sociales qui suintent autant des rues sans arbres, des ascenseurs en panne que des cages d’escalier délabrées. C’est dans ce théâtre de la pauvreté compartimentée, tout en hauteur et bien en retrait des beaux quartiers que Les misérables témoigne avec éloquence d’une révolution inachevée. Et d’une autre à venir, explosive, qui semble déjà dépasser les limites de Montfermeil.

 

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Les misérables

★★★★

Drame social de Ladj Ly. Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djibril Zonga, Issa Perica. France, 2019, 102 minutes.