Soif de liberté au cinéma étranger

Elia Suleiman (à droite), depuis trop longtemps absent, revient devant la caméra dans «C’est ça le paradis?».
Photo: Le Pacte Elia Suleiman (à droite), depuis trop longtemps absent, revient devant la caméra dans «C’est ça le paradis?».

Ils sont si rares que leur présence sur nos écrans ressemble à un événement. Qu’ils viennent de Russie ou des pays de l’ancien bloc communiste, les films de ce coin du monde débarquent ici au compte-gouttes, portés, eux aussi, par un souffle de liberté.

C’est ce que l’on voit dans Dieu existe, son nom est Petrunya (17 janvier), de Teona Strugar Mitevska, une comédie qui nous permet de prendre des nouvelles de la Macédoine, et surtout du machisme qui plombe encore cette société, au moins avec un grand sourire. Approche opposée pour le cinéaste russe Kantemir Balagov dans Une grande fille (21 février), qui nous plonge à Leningrad pendant les tristes lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, privilégiant le point de vue des femmes.

 
Photo: AZ Films Scène de «Dieu existe, son nom est Petrunya»

Des contrées beaucoup plus chaudes ne sont pas non plus à l’abri de la tyrannie, et de la bêtise, souvent sans discrimination au sein des populations. C’est ce que démontrent Zabou Breitmanet Eléa Gobbé-Mévellecdans Les hirondelles de Kaboul(17 janvier), une adaptation animée du roman de Yasmina Khadra sur l’Afghanistan au temps des talibans et avant le 11-Septembre 2001. Papicha (31 janvier), de Mounia Meddour, nous emmène dans un autre pays qui a connu son lot de misère et d’oppression, l’Algérie des années 1990, où la religion fait également des ravages, subie par un groupe d’adolescentes rêvant de liberté et de légèreté.

 

Le sentiment d’étouffement est aussi présent dans la campagne française, surtout au moment de la canicule, et plus encore lorsque débarque une belle amie d’autrefois que la paysanne incarnée par Laetitia Casta ne semble pas avoir oubliée dans Le milieu de l’horizon (7 février), de Delphine Lehericey. Les sévices sexuels destructeurs tiennent aussi le haut du pavé dans Les chatouilles, d’Andréa Bescond et Éric Métayer, film dans lequel une jeune danseuse pourrait voir ses rêves se briser, comme tant d’autres victimes d’agressions longtemps cachées.

Les deux cinéastes suivants incarnent parfaitement la liberté du créateur, celui qui signe des films reconnaissables entre tous, et dont chacun constitue un événement. Même s’il peut sembler cruel qu’ils soient à l’affiche en même temps, soit le 27 mars, quel magnifique programme double que celui qui implique Elia Suleiman et Arnaud Desplechin. Le premier, depuis trop longtemps silencieux, nous revient avec une méditation sur le cinéma oscillant entre Paris et New York (et tournée en partie à Montréal), se plaçant devant la caméra dans C’est ça le paradis ? Quant au réalisateur de Rois et reine et d’Un conte de Noël, il reste fidèle à la ville de son enfance dans Roubaix, une lumière, mais s’éloigne radicalement de son approche habituelle, invitant des flics et des paumés (dont l’une incarnée par Léa Seydoux) à peupler un nouveau chapitre de son univers.

La justice va aussi affronter des crapules dans le nouveau film du vétéran Marco Bellocchio, Le traître (7 février), une autre reconstitution de l’éternel combat contre la mafia qui gangrène la péninsule italienne depuis des décennies, tenant ainsi tout un peuple en otage.

Et pour plus de légèreté, allons voir celui dont la renommée internationale fut source de grande liberté, uniquement forcé à chanter les mêmes grands succès. Le documentariste Marc di Domenico revient sur la vie et la carrière d’un immense auteur-compositeur-interprète dans Aznavour. Le regard de Charles (3 avril), un baume pour ceux et celles qui pleurent encore son départ.

 

Le cinéma britannique à l’aube du Brexit

Le Royaume-Uni, depuis longtemps un vaste laboratoire de l’idéologie néolibérale, n’est guère tendre envers ses cinéastes (souvent plus nombreux à Hollywood). À l’heure du Brexit, vont-ils tous prendre la fuite ? Deux des prolifiques persistent et filment. Le premier, Ken Loach, avait annoncé sa retraite, mais les sujets d’indignation ne manquent pas pour cet ardent défenseur du bien commun, décrivant une misère bien actuelle dans Sorry We Missed You (6 mars), celle de ces livreurs soumis à la tyrannie du chronomètre. Autre vision de la futilité des bonzes du capital à la manière d’un faux documentaire, Greed (13 mars), de l’hyperactif Michael Winterbottom, décrit les extravagances d’un petit roi de l’industrie de la mode. Son acteur fétiche, Steve Coogan, se prête au jeu du clinquant délirant.